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lundi 1 décembre 2025

 


Longtemps interrompu, je reprends mon blog, "Passager clandestin de la pensée", avec le "Journal de lectures", dans le même esprit initial : établir une relation intime avec la poésie et la littérature ou d'autres aspects de la pensée, en toute liberté et comme de bouche à oreille.  Selon quelle fréquence, je n'en sais rien. Ce sera à l'impulsion du moment, avec une certaine rareté je pense. Quelques mots suffiront parfois. On parle toujours trop. Préférer, souvent, de larges extraits qui en disent plus que tout commentaire. 



Parmi les derniers arrivages, je retiens tout particulièrement "Palabres de mes dormants", de Michel Dubret, avec un frontispice de Jean-Pierre Paraggio. Mais qui sont ces dormants qui peuplent ses nuits et ses jours et qui parlent la langue des mystères, au plus intime, qui font de lui un somnambule, passant "entre deux brumes avec, en tête, des souvenirs inconnus peuplés de noms qui ne ressemblent à rien... ramassant par bribes le trésor imprévu de quelques mots" ? Ce sont des "fantômes familiers" — certains viennent de l'enfance —, qui n'ont pas vraiment de visage mais dont il ressent la présence à même la peau, "comme si le soir cuisait un puits dans la chaleur". Ce sont surtout des porteurs de voix. Ils vont et ils viennent, agitant des "clefs étranges qu'ils ramassent aux alentours de leurs haltes", mais qui n'ouvrent aucune porte : l'énigme est là et déjoue toute tentative d'interprétation. 

EXTRAIT :

                Pour Joël Gayraud

"Le haut cachotier de bois noir que j'ai depuis toujours n'a ni portes ni tiroirs. J'y ai rangé, par précaution, une lune qui siffle dans son coin, un rabot d'océan tout hiverné d'écume, deux roussels assoupis et une tempête de neige appelée Rina, que pour ne pas pleurer je ne regarde pas. Quelques grands ours blancs s'y promènent souvent avec un oncle Jules qui est un paysage. Un enchanteur écolier y habite à demeure. Hypnotiseur d'automate et charmeur de tirelire, il murmure à longueur de temps ses mots-poèmes inaudibles. D'habitude dans les ombres, le cachotier allume à son sommet la devinette d'une lueur où le meuble en entier, chaque fois, s'enbaume de son intime disparition."

Michel Dubret : Palabres de mes dormants (éditions : collection de l'umbo)








dimanche 24 janvier 2021

Journal de lecture : Zéno Bianu/Yves Buin : "Santana de toutes les étoiles"

 





Il arrive souvent, lors de lectures publiques, que la musique accompagne la poésie ou qu'elle en occupe les intervalles, sans jeu de mots. Mais que la poésie prenne son essor à partir de la musique, voilà qui est rare. C'est pourtant le pari qu'ont relevé avec bonheur Zéno Bianu et Yves Buin dans "Santana de toutes les étoiles", en un duo poétique tourbillonnant autour du concert de Carlos Santana à la House of Blues de Las Vegas en mars 2016. Outre leur complicité de longue date et une commune ouverture à l'Orient, dont Santana est également imprégné, ces deux poètes ont une grande expérience du "collectif". Ceux qui ont suffisamment d'espace temporel derrière eux, pour dire élégamment qu'on vieillit, se rappelleront ces événements qui ont secoué le monde culturel au début des années 70 : le "Manifeste électrique aux paupières de jupes" pour Zéno Bianu (avec Bulteau, Messagier et quelques autres) et "De la déception pure, manifeste froid" pour Yves Buin (en collaboration avec Bailly, Sautreau et Velter). Unifiés par la musique – il serait très difficile d'identifier l'apport de l'un et de l'autre si la ponctuation, à mon sens, ne venait pas secrètement apposer sa signature –, ces poèmes s'élèvent joyeusement dans la lumière en une sorte d'extase éblouie, à la fois physique et spirituelle, qui nous entraîne avec elle au-delà des mots, derrière les apparences.

Pour ma part, j'ai d'abord regardé la vidéo puis, la repassant en sourdine, je me suis laissé emporter par la lecture vers les confins, ces nuits étoilées de la poésie comme on en connaît rarement aujourd'hui. Toute paraphrase étant inutile, je préfère en livrer des extraits :



Le souffle et la lumière
encore et toujours
je compte mes pas
vers le vertige culminant 
j'avance
j'entends crépiter de grandes abeilles rouges
sur les cheveux des anges

La note bleue ne ment pas
elle s'alanguit comme un dieu en exil
la note bleue est une torsion du ciel

Musique antérieure de l'origine océane
beauté des voix ludiques et joyeuses
qui se retrouvent dans le non-temps de la vie
où surgissent les puissances
des fragments continentaux, des embardées savantes,
et le rythme soudain maître de tout ce qui vit
et prétend à la trace sublime sur le chemin
du cœur aimant.

L'instrument sur la piste d'un rêve éperdu
la marque de l'harmonie primitive
en une longue phrase inachevée
qui appelle aux amours.
La musique sait tout ça.

Plus vive que la lumière
dans toutes les directions
l'immensité
tend ses propres cordes
la musique est un plasma de feu
le vent écoute
chuchoter les trous noirs

L'avancée des Atlantiques et les îles de l'espérance
accueillant les barbares, les ancêtres du feu,
les hordes transcendées
dansant sur les rivages.
Résurrection.

Cette rumeur qui emporte tout
disparaissant réapparaissant
jusqu'à toucher la vraie vie
l'intensité du fragile
le signe universel de la poésie
la jouissance bleue de l'âme

Le peuple des oiseaux a migré. S'ouvre la porte mémorable
se rejoignent les assemblées du monde
à l'écoute du son ultime.

  .......................................................

                                                                                            Alain Roussel  

- "Santana de toutes les étoiles", de Zéno Bianu et Yves Buin, a été publié aux éditions du Castor Astral (90 pages, 12€).                                                        



mardi 19 janvier 2021

Journal de lecture : Étienne Ruhaud, Bernard Ascal, Louis Scutenaire

 


C'est dans une sorte de réalisme fantastique que nous entraîne Étienne Ruhaud dans son livre, "Animaux". On croit d'abord à un court traité de zoologie, très précis dans ses descriptions. puis on se dit que ces animaux sont tout de même étranges. Il n'est pas donné tous les jours de rencontrer des bégons, des bôlces, des braïns ou des caloplans. Et l'on comprend soudain que Ruhaud est l'inventeur particulièrement créatif d'animaux imaginaires, souvent atteints de gigantisme. Mais il peut lui arriver d'évoquer des animaux existants, tels le bourdon, l'escargot de Bourgogne ou le crabe tourteau auxquels il prête une taille préhistorique et des mœurs déroutantes. Avec humour, dont on devinera qu'il est de préférence de couleur noire, il nous invite à pénétrer dans un monde inquiétant où toutes les extravagances, comme on les aime, sont permises. Prenez les kraps : "Leur corps marron et pustuleux forme une boule. Seul le haut dépasse. Deux yeux rouges et une gueule plissée en une moue permanente, d'où sort parfois une langue en forme de laisse pour gober ce qui passe, ce qui nage ou ce qui vole : rongeurs, poissons, grenouilles, libellules et petits oiseaux. Toutes bestioles avalées dans un gargouillement."

Si ces horrifiques créatures, qui apportent la preuve formelle que le Diable existe, sont souvent menaçantes, il appartient pourtant à l'homme d'en tirer quelques bénéfices. Ainsi du bourdon, dont "le corps mesure environ un mètre cinquante : "Sanglé, sellé, l'animal fait la joie des enfants qui le montent, pour des promenades aériennes autour des volcans, par-dessus l'onde. Des circuits permettent aux jeunes touristes d'explorer les îles à dos de bourdon, des bouchons dans les oreilles et un casque sur la tête, par mesure de sécurité…" On pense au Michaux de "Mes propriétés", avec je ne sais quoi dans le style de Lautréamont.


EXTRAIT :

LES BOURGOGNES


Énormes escargots tachetés, ocres.
Inodore, leur bave argentée s'étale dans la forêt, le long des chemins, et colle aux chaussures, aux pattes des bestiaux.
Ils consomment des champs entiers. Les paysans élèvent donc des murs, disposent du grillage, usent de poudre, ou les tuent, parfois d'une balle entre les cornes.
Non comestible, leur chair visqueuse et grise sert d'engrais. Vidée, nettoyée, coincée entre les pierres, leur coquille, elle, sert de niche, ou d'abri pour les bergers.


...








Le monde dans lequel nous vivons est atteint de démence, chacun en conviendra aisément. Cette maladie-là est difficilement soignable et elle se répand d'une manière exponentielle par l'intermédiaire des médias et surtout des réseaux sociaux. Si l'on pouvait croire encore au siècle dernier, à la suite de Hegel, que le "faux est un moment du vrai", ce n'est plus possible aujourd'hui. Il faut se rendre à l'évidence : le faux est un moment du faux. Les technologies les plus sophistiquées qui étaient censées nous soulager des contraintes administratives et de bien d'autres maux peuvent s'avérer périlleuses et nous entraînent souvent dans des labyrinthes inextricables où il n'y a même pas une "Ariane" pour nous montrer le chemin. Dans ces systèmes, personne ne parle à personne : un haut sommet de l'aliénation sans visage.
Dans "L'amateur de billes", Bernard Ascal, qui est par ailleurs peintre et chanteur – il interprète notamment de grands poètes tels que Césaire, Senghor, Soupault, et compose des chansons, comme celles parues récemment en CD du "Gai Désastre" –, pousse les aberrations de la société jusqu'à ses extrêmes conséquences, du moins dans l'imaginaire dont on se surprend à penser que cela pourrait, presque, être la réalité de demain. Le préfacier, qui n'est autre que Claude Louis-Combet, n'a pas manqué de souligner le caractère hilarant et grinçant de ces nouvelles, Comme il se doit dans ce monde aseptisé, les personnages sont des solitaires, confrontés à des situations extravagantes que je ne souhaite à personne. Voilà un jardinier qui vaque à son occupation favorite quand, soudain, une jambe et un bras lui sont enlevés, coupés net, une sorte de contribution corporelle à la troisième guerre mondiale en pleine effervescence. Ou encore un "agité" qui ne s'intéresse qu'à son tronc qu'il muscle, bizarrement, en prévision de son suicide. Et que penseriez-vous d'un individu qui se serait vendu "en viager" ? La nouvelle "L'amateur de billes" qui donne son titre à l'ensemble nous fait pénétrer dans l'univers secret d'un collectionneur de ces "petites sphères colorées" ou mieux encore celles en terre cuite. Son nom : Amédée Boulette ! Je n'en dirai pas plus. Mais en voici un extrait :

"Chaque fois que les conditions météorologiques le permettent, je pars en chasse. Je poursuis notamment des investigations systématiques dans les bacs à sable des jardins publics de la ville. J'attends la tombée du jour, le départ des bambins et des nounous puis celui des gardiens après la fermeture des grilles. J'enjambe prestement la clôture et gratte frénétiquement jusqu'à la nuit noire avec un piolet dans l'espoir de trouver quelque égarée. Je suis équipé d'une lampe frontale – dont je n'use qu'avec la plus extrême prudence afin de me pas attirer l'attention – pour contrôler la nature de chaque noyau dur qui se présente sous mes doigts. Il m'arrive fréquemment et cela est une grande mortification, de saisir à pleines mains, dans la semi-obscurité, des déjections de chat ou de chien recouvertes d'une fine pellicule de sable..."


...



Louis Scutenaire
(source Wikipédia)




Et puisqu'il s'agit ici d'humour, terminons par quelques aphorismes de Louis Scutenaire ce grand poète du surréalisme belge qui se disait "ni poète, ni surréaliste, ni Belge", mais affirmait haut et fort qu'il était Scutenaire. Ils sont extraits de "Mes inscriptions" (1945-1965) :

Des penseurs qui se grattent la tête on dit qu'ils se la creusent.

Je résous maintes questions en ne me les posant pas.

Bien sûr qu'il est parfois de grands signes dans le ciel : les nuages.

La cause ne justifie pas les effets.

L'homme tient pour intelligence l'usure de ses facultés d'indignation.

Je m'étonne toujours de la facilité avec laquelle on se met à employer l'imparfait à propos d'un ami que l'on vient de perdre.

Une chemise âgée de cinq ans.

Il y a des gens dont je pense tant de mal qu'il est inutile que j'en dise.

La Liberté, ce n'est pas la mienne.

Le réel n'a pas de contraire.

L'homme a passé du règne de l'absurde au règne de l'absurdité.

Bien plus qu'un raté, je suis un rateur.

Je me suis retiré dans ma peau d'ivoire.

Je suis un grand séduit.

Regarde cet homme important qui court sous un manteau en poils de coq.

Quelle résignation chez l'optimiste !

Je commence toujours par désespérer pour m'apercevoir ensuite que j'ai eu bien raison.

Je peux voir la vérité en farce.    

La raison est une béquille qui se prend pour une jambe.

Si un chien aboie après toi, est-ce que tu te mets à aboyer après lui ?

Il arrive que ce soient les oreilles qui ont des murs.



...

                    
                                                                   Alain Roussel


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- "Animaux", d'Étienne Ruhaud, a été publié par les éditions unicité (2020)

- "L'amateur de billes", de Bernard Ascal, a été publié par les éditions Rhubarbe (2020)

- "Mes inscriptions" (1945-1965) a été publié par les éditions Allia (1984)












 

 

 



samedi 22 août 2020

Journal de lecture : Fenzy, Droguet, Pons



Je reprends mon journal de lecture, toujours avec le désir d'aller à l'essentiel de ce que je ressens, et sur le vif, sans ces longs détours que trop souvent l'on s'inflige pour parler d'un livre, surtout quand il s'agit de poésie. Le poème est le lieu d'une respiration tantôt ample, tantôt hachée, saccadée, hésitante. Ce n'est parfois qu'un mince filet d'air, mais qui peut se révéler d'une grande pureté vivifiante. Il y a une certaine tonalité et c'est celle-ci que je veux rendre ici en quelques phrases pour les écrits dont je parle. Sur mon blog, le temps n'a pas de prise. Si je veux évoquer un livre récent, je le fais. S'il est plus ancien, je le fais aussi. Je ne suis pas tenu aux modes commerciales actuelles qui voudraient obstinément et non sans mépris qu'un livre chasse l'autre, pourtant à peine édité. Comme précédemment, je ferai la part belle aux extraits.

.....





Dans "La Minute bleue de l'aube", d'Estelle Fenzy, il y a cette présence immédiate au monde, à ce moment qui hésite encore entre la nuit et le jour. On est dans une sorte de rêve éveillé où reviennent, avec les ombres du sommeil, des souvenirs, ceux des disparus, et avec eux la nostalgie de l'enfance où tout est à découvrir.  Et précisément l'aube est comme l'enfance. Elle renaît chaque jour dans une sorte d'innocence que l'auteure aimerait retrouver en elle, accéder ainsi à une nouvelle naissance, aidée en cela par la maïeutique de l'écriture. Cette "minute bleue", c'est aussi une minute pour soi-même, dans la solitude du matin, une fenêtre mentale qu'Estelle Fenzy ouvre dans l'attente de l'aube, les sens aux aguets, mais attentive aussi à ce qui vient de l'intérieur. Son livre est composé de très courts poèmes qui rôdent aux abords du silence, parfois dans l'esprit des haïkus par ce désir de capter en quelques mots l'éphémère, la vie qui passe et qu'elle cherche, tels les "pescalunes" de la légende, à retenir dans les filets de l'écriture. 


EXTRAITS :

La pluie tombe en fagots
Je les réunis

Le soleil levant
allume un grand lac de joie

...

Cette connivence
avec la nuit
vient-elle du noir

Comme elle
je suis l'ombre de l'ombre
qui se tait

...

Chaque matin
ce défi de l'approche

du commencement
où tout est possible

...

Que
jamais un poème
si beau soit-il
ne remplace
l'incessant voyage
de ton silence

...

Et je rends grâce au bleu
de se laisser nommer ciel



.....







Ne vous attendez pas, avec Henri Droguet, qui a par ailleurs publié plus d'une trentaine de livres, notamment chez Gallimard, à une lecture de tout repos. Vous n'y trouverez pas en effet, avec ce nouveau livre, "Grandeur nature", la paix de l'esprit. Dès les premiers mots, il vous bouscule, vous harcèle d'adjectifs qui se succèdent à grande vitesse et vous entraînent, par des siphons phonétiques, dans une tornade. Vous voilà arrachés du sol, toutes assises suspendues, et livrés à des figures de style, telle l'anacoluthe, qui ne servent pas à consolider le "discours" mais à le dynamiter savamment, vous laissant en plein désarroi. Cette offense faite au sens, ces ruptures même, ont le pouvoir, en même temps qu'ils vous prennent au dépourvu, de vous rendre joyeux, tant la poésie, chez Henri Droguet, est une fête. C'est une sorte
 d'invitation à un Gai Savoir et vous vous surprenez mentalement à danser avec délectation dans le désastre. C'est que, pour Henri Droguet, le monde est un chaos. Il ne le pose pas d'emblée comme une condition préalable à l'écriture – rien de "réaliste" chez lui –, même si les poèmes de cet armoricain évoquent fréquemment la mer, le ciel et le vent. Tout part des mots qu'il collectionne avec gourmandise et qui peuvent aussi bien provenir d'une conversation ou d'une lecture. De leurs relations, des rapports de sympathie ou d'antipathie, de rapprochement ou d'éloignement, voire d'indifférence, qu'ils établissent entre eux, selon aussi le hasard et le choix de l'auteur, jaillissent en premier jet de très courts poèmes. C'est à partir de ces fragments qu'en architecte du Verbe il va construire son univers, y glissant "délibérément des ruptures, des trous, des lacunes, de l'indécision tonale, en bref du désordre", faisant ainsi écho à celui dans lequel nous vivons, en quête perpétuelle d'un équilibre instable entre cosmos et chaos. 


EXTRAITS :


QUATUOR N°3

Tout en chaos   croustillé
chancreux bouillu cuivreux
seuil feuilleté   touillis
de soies opale et mauves
brèche d'or plumetée barbichue
tricotis et remaillures    
c'est que ça le ciel   chaos de boue mixeur
polychrome sorbetière où le gris
le bleu ardoise horizon l'or
miellé plombagineux infusent perfusent
les congélations lumineuses des ombres
et rouge à mourir Bételgeuse

                                                                (28 mars 2013)


GRANDEUR NATURE


le vent machine à découdre
bigorne et déglingue
l'aveu aveugle règne
l'ombre ne pèse rien

là-bas le grand foutoir cabossé
sauvage et tonnant
l'océan cogneur rogue
implose étrille estampe
métronomique inexorable
il monte

c'est tout jour et l'or à la grève
dans la lumière plombée diffuse
et des îles au loin qui sont nos rêves

dans la coulisse un ange exilé
serre dans son panier trois nuages
(un noir, un blanc, un rouge)
souffle dans sa trompe

gamme légère fluide heureuse
vivante absolument métaphysique
une ondée susurre au matin caillé
dans un arbre en bataille

il a plu plu replu
il repleuvra

                                                            (6 octobre 2019)




.....








Peut-on conjurer la mort ? C'est impossible. René Pons le sait. Il cherche seulement à l'affronter, peut-être à l'adoucir avec ses mots à lui, à lutter par la beauté de la langue contre l'inévitable décrépitude. Avec "Dédale", il poursuit son chemin sans espoir dans le labyrinthe qu'il s'est lui-même construit, sans doute pour se protéger au fil du temps d'un monde qui lui-même n'a pas d'issue, sinon celle d'une plongée finale dans le néant. Le ton est à l'imprécation, dans une atmosphère apocalyptique où la ruine menace, certes en soi, mais aussi en dehors de soi. René Pons ne pardonne rien au mensonge, y compris le sien, face à la vie qui s'évertue à chaque instant à nous faire autre que nous sommes. On a pu lui prêter parfois une sorte de méchanceté, mais comment un écrivain pourrait-il être vraiment méchant avec une telle écriture, d'une grande limpidité ? Il s'agit bien plutôt d'une tendresse retournée, et s'il s'en prend à tous ces "sachants" et à tous ces hypocrites, comment pourrait-on lui donner tort, surtout en ces temps où cette faune règne sur toutes choses ? La langue jaillit des tréfonds et c'est aux entrailles qu'elle nous prend. 


EXTRAITS :

Non, non ne vous arrêtez pas, ne corrigez pas ce que vous dicte la voix des Moires. Ne vous arrêtez pas, marchez, marchez à l'intérieur de votre oreille, marchez tous les sens fixés vers ces messages qui viennent d'en bas. Laissez derrière vous la voix coupante de ceux qui savent et qui assassinent le monde. Marchez au milieu des pierres en forme de cerveaux, le long des gorges serrées creusées par des millénaires de bêtise. Ne vous arrêtez pas, surtout ne vous arrêtez pas : poursuivez, imperturbable, votre exil.


Savoir finir, oui, savoir écouter le temps qu'il faut mais pas plus, puis, toutes affaires cessantes, marcher vers la conversation des arbres en attendant l'orage qui ne saurait tarder. Autrement dit, fuir, en restant dans l'ordinaire, en y suivant les sentiers invisibles qui s'ouvrent sans cesse dans sa géométrie vers des territoires que les autres ignorent : ces grottes humides de l'inquiétude au fond desquelles on espère trouver les restes d'une sagesse absolue.


Ce qu'il cherche : le silence des intervalles. Musique du rien sur les rives du bavardage. Écho d'une pensée qui se dissipe, d'une vapeur de rêve. Mutisme de la roche sans visage. Soudain la haine des vivants plus morts que des cadavres. Serrer ses tempes dans ses mains pour ne pas entendre le cri jaune de celui qui ne veut pas regarder la tentation du fleuve. S'enfuir du dédale où sévit l’œil atone.


....

                                                Alain Roussel



- "La Minute bleue de l'aube", d'Estelle Fenzy, a été publié par La part commune en avril 2019 (prix : 13€)

-"Grandeur nature", de Henri Droguet, a été publié par les éditions rehauts en juin 2020 (prix : 16€)

- "Dédale", de René Pons, a été publié par le Réalgar en juin 2020 (prix : 10€)




mercredi 15 janvier 2020

Journal de lecture : Sándor Weöres




Malgré les efforts de Ladislas Gara, Jean Rousselot, Gyula Illyés, et plus récemment Christophe Dauphin et Anna Tüskés ("Les orphées du Danube", aux éditions Raphaël de Surtis), la poésie hongroise est mal connue en France. Il faut donc saluer la belle initiative des éditions érès (collection PO&PSY) qui a publié récemment "filles, nuages et papillons", des extraits choisis de l'œuvre de Sándor Weöres et traduits par la poète Cécile A. Holdban, de mère hongroise, et qui était tout naturellement la mieux à même de réaliser ce projet. Peu de choses ont été publiées en France de cet auteur pourtant très important dans son pays, à quelques exceptions notables dont "Dix-neuf poèmes", traduits en 1984 par Loránd Gáspár, Bernard Noël, Ibolya Virág. "Filles, nuages et papillons" est une courte et précieuse anthologie de ce poète, parsemée des encres d'Annie Lacour et présentée dans un petit coffret très esthétique. Ce sont des citations brèves, dans l'esprit de cette collection, mais qui donnent comme une résonance de la quête poétique de cet écrivain. En voici quelques-unes :

VISION AGRESTE

L'oiseau
s'envole,
derrière lui l'herbe folle se redresse.

L'EMPREINTE

La fille de ferme a traversé la route,
elle a laissé dans la poussière
l'empreinte de ses cinq orteils nus.

L'ÉTRANGER

Dans la foule il est seul,
mais nombreux dans la solitude.

ÉNIGME

Je viens d'une forêt
où je ne suis jamais allé.
J'évite une forêt,
et j'y habite pourtant.
Je vais dans une forêt,

où je n'arrive jamais.

LES FLEUVES

Les fleuves résonnent l'un dans l'autre
paraissent s'entrelacer l'un l'autre
abandonnant leur propre déclin
sur un chemin d'exil
sur un galop imprenable
maintenant et pour longtemps encore.

Et quelques aphorismes :

Clef close.

La poussière se hâte. La pierre a le temps.

Cristal de vent.

Ils s'entrelacent dans un miroir sans cadre.

Séparé de face.

La silhouette est immobile, seule son apparition danse.

................................................................................

                                                             Alain Roussel

Sándor Weöres : filles, nuages et papillons, éditions Érès, collection PO&PSY, 12€

Si vous souhaitez faire plus ample connaissance avec ce poète, je vous conseille cette interview de Cécile A. Holdban, suivie de son discours à l'Institut hongrois de Paris, le 3 avril 2019, lors de la présentation de ce livre dont on espère qu'il sera suivi par d'autres publications. Voici le lien :

https://litteraturehongroise.fr/interview-avec-cecile-a-holdban-traductrice-de-sandor-weores/




dimanche 13 octobre 2019

Journal de lecture : Claude-Lucien Cauët

Et si l'on parlait d'amour ? Une certaine poésie d'aujourd'hui a déserté ces territoires de braise. Peur de s'y brûler ? Il y va d'un certain climat de la passion qui exige une grande liberté de langage: ne pas avoir peur des mots, se mettre à nu et oser.  C'est ce que tente Claude-Lucien Cauët dans son livre : La Fiancée vespérale. Comme son titre l'indique, cette fiancée vient sur le soir pour embraser les crépuscules et faire table rase du passé. Il y a dans son long poème une alchimie intime entre deux êtres, corps et pensée : "la fusion à brasier de nos solitudes", écrit-il. Ces deux-là sont unis par un pacte. Leur amour est une magie pour conjurer "l'effroi" du réel et reculer les limites, toutes les limites. L'amoureux a tous les pouvoirs et règne par l'imagination. Le monde n'a qu'à bien se tenir. Par l'exaltation de sa langue – "un bouquet de vocabulaire jaillit du contact de nos peaux" –, Cauët érotise l'univers entier qu'il relie au corps de la femme aimée. Et c'est comme une danse, celle d'Éros et de Thanatos, au milieu des désastres d'un millénaire déjà agonisant, à peine commencé. La vie réinventée par l'amour, c'est ainsi que je ressens ce livre. 
Claude-Lucien Cauët l'a publié par ses propres moyens, le vouant ainsi à une circulation très, trop secrète. Un éditeur ?







Frontispice d'Alice Massénat




EXTRAITS :

à la ridelle de nos vents j'accroche des
     flammes sculptées à même la chair
nous serons marqués au front d'une étoile si
     lointaine que son acmé ne pourra atteindre
     nos pénates d'argile
la valse hoquette tandis que l'œil tourne au 
     piquet
et nous basculons longuement dans un océan
     de plumes où les voluptés s'éternisent

À la minute alanguie sur le marbre de la
     chaussée
au souffle qui irise le lac
nos mains de gentiane s'enveloppent d'un
     parfum de bois et de mousse
marche nuptiale à la mode parsemée de rires 
     dans nos mandibules déhanchées
les canards se moquent
les musiciens s'accordent
nous cherchons l'égarement des contes
     enfantins

...

je te montre les chaînes brisées du voleur de
     feu
la pierre à fusil déjà en fleurs
le renard scalpé par les ongles de l'hydre
le diamant serti dans l'ombre d'une châtaigne
il suffit que je te prenne par la main pour que
     s'éveillent les génies de la taïga qui
     exaucent tous les vœux...

...

la syncope congrue balaye le défilé
je t'emmène à la dérive des océans
là où la roche grimpe aux rideaux des nues
je veux te montrer sur la falaise en débris les
     restes du festin des rois
et si tu flanches aux passages scabreux je
     saurai te tirer à la sourde faille
viens ma recluse d'antan pour une nouvelle
     année
viens te coller à mon rocher de nerfs par ta
     coquille tendre
incruste ta chair en marquant la mienne aux fers
je t'attends dans mon sampan au coin du
     suroît déjà
viens te dissoudre et m'inonder de feu

...

Né sur la cinquième corde de l'alphabet j'ai
     ruiné les sauts de l'ange
naguère ma brassée était vide et mon cœur en
     attente de poignard
d'un baiser d'encre tu m'as tiré du grabat
j'ai les yeux frottés de ta gouaille

le monde que nous habitons est à l'aplomb
     haut
créé par la déchirure de la passion
nous y brûlons nos vies franches de terreur

j'ai déterré pour toi les vases de parfum
     laissés par la pluie dans sa fuite au cordeau
une odeur de palissandre te revêt de sa cape
     et te vante à tue-tête
d'autant que dessous tu ne portes que la
     cadence de ma main

...

je t'aime à l'aventure qui se raconte dans les
     ports
à l'incendie des palmes pour les sueurs d'avril
au gréement des épaves reprises par la marée
je t'aime à l'aune des meurtres au sang jailli
dans les bouges parce que très en verve
aux escaliers de terre farcis de pierres
     philosophales
je t'aime à l'émeute qui renverse les statues
au torrent furieux noyant des troupeaux de
     buffles
à la digue cédant au mascaret pétri de lune
je t'aime à la lave du volcan qui éjacule au ciel
     son sperme de cristal
par un ébranlement des villes toutes en
     lumières
à l'éclipse qui amuït la faune des savanes
je t'aime au feu de tes prunelles en ravage de
     printemps

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                                                 Alain Roussel

Claude-Lucien Cauët : La Fiancée vespérale (aPa, 80 pages)







lundi 7 octobre 2019

Journal de lecture : Mary-Laure Zoss

Comment parler de la poésie autrement que par la poésie ? Il y a comme une indécence à gloser plus qu'il ne faut, surtout si le recueil est court et se suffit à lui-même. C'est le cas de Á force d'en découdre, de Mary-Laure Zoss, publié aux éditions le Réalgar. 
Dans ces proses à forte intensité poétique, dans une "langue brûlée", elle nous crie son "effroi" d'être au monde, cernée par tous ces murs, dedans dehors, "la vie fracturée de partout", et avec en plus l'impression d'être née "l'âme bossue". Elle a mal à son réel, Mary-Laure Zoss. Pourtant, des rêves l'embarquent. La vie est à réécrire et il reste un peu de lumière dans les murs qu'il faut aller patiemment extraire. Et de toute façon les mots sont là pour en découdre et "faire contrepoids, redresser autant qu'il se peut la voussure". 




Extraits :

un jour sur deux, tout au moins, on a le cœur tiré hors, d'un coup la douleur nous envoie par le fond, on attend là, dégrisés, béants sous les hautes fenêtres ; fagotés à la diable, on a passé jupes et tricots feutrés, pantalons trop courts, on se récrie contre la lumière arrêtée dans les murs, dans le plafonnier couleur de nicotine, nos corps ne sont plus qu'étuis à brouillard, papier bible autour d'un froid ; à occuper l'intérieur, on s'éprouve si peu habiles, comme à l'emplir de quoi, songeant creux ; d'un rembourrage de sciure ou de l'attirail des rêves, comment s'y prendre pour la combler, cette misère anfractueuse, si seulement, oui si seulement on pouvait s'y instruire
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quand nos contrées sont du nord, de lierre, de limons jaunâtres ; par les vieilles bornes on se carapate, qui croulent dans les talus, par les débris de ciel envasés sous la ronce, vers les hêtres on tire sur la droite, on feinte, voyez-vous ; les trois quarts du temps pour s'extraire, il faut manœuvrer, conjurer comme on peut l'enlisement, tel est notre lot, d'avoir à se tirer sans répit de terres éventrées, on prend la tangente là où les pluies ravinent les fûts tombés, leurs fractures esquilleuses, on ne laisse pas d'aller plus loin, de se dépêtrer des fanges ; jusqu'au déploiement, au-delà du contour, de l'étendue sans nuages

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                                                             Alain Roussel



Mary-Laure Zoss : À force d'en découdre, aux éditions le Réalgar (50 pages,10€)