lundi 1 décembre 2025
dimanche 24 janvier 2021
Journal de lecture : Zéno Bianu/Yves Buin : "Santana de toutes les étoiles"
Il arrive souvent, lors de lectures publiques, que la musique accompagne la poésie ou qu'elle en occupe les intervalles, sans jeu de mots. Mais que la poésie prenne son essor à partir de la musique, voilà qui est rare. C'est pourtant le pari qu'ont relevé avec bonheur Zéno Bianu et Yves Buin dans "Santana de toutes les étoiles", en un duo poétique tourbillonnant autour du concert de Carlos Santana à la House of Blues de Las Vegas en mars 2016. Outre leur complicité de longue date et une commune ouverture à l'Orient, dont Santana est également imprégné, ces deux poètes ont une grande expérience du "collectif". Ceux qui ont suffisamment d'espace temporel derrière eux, pour dire élégamment qu'on vieillit, se rappelleront ces événements qui ont secoué le monde culturel au début des années 70 : le "Manifeste électrique aux paupières de jupes" pour Zéno Bianu (avec Bulteau, Messagier et quelques autres) et "De la déception pure, manifeste froid" pour Yves Buin (en collaboration avec Bailly, Sautreau et Velter). Unifiés par la musique – il serait très difficile d'identifier l'apport de l'un et de l'autre si la ponctuation, à mon sens, ne venait pas secrètement apposer sa signature –, ces poèmes s'élèvent joyeusement dans la lumière en une sorte d'extase éblouie, à la fois physique et spirituelle, qui nous entraîne avec elle au-delà des mots, derrière les apparences.
Pour ma part, j'ai d'abord regardé la vidéo puis, la repassant en sourdine, je me suis laissé emporter par la lecture vers les confins, ces nuits étoilées de la poésie comme on en connaît rarement aujourd'hui. Toute paraphrase étant inutile, je préfère en livrer des extraits :
mardi 19 janvier 2021
Journal de lecture : Étienne Ruhaud, Bernard Ascal, Louis Scutenaire
C'est dans une sorte de réalisme fantastique que nous entraîne Étienne Ruhaud dans son livre, "Animaux". On croit d'abord à un court traité de zoologie, très précis dans ses descriptions. puis on se dit que ces animaux sont tout de même étranges. Il n'est pas donné tous les jours de rencontrer des bégons, des bôlces, des braïns ou des caloplans. Et l'on comprend soudain que Ruhaud est l'inventeur particulièrement créatif d'animaux imaginaires, souvent atteints de gigantisme. Mais il peut lui arriver d'évoquer des animaux existants, tels le bourdon, l'escargot de Bourgogne ou le crabe tourteau auxquels il prête une taille préhistorique et des mœurs déroutantes. Avec humour, dont on devinera qu'il est de préférence de couleur noire, il nous invite à pénétrer dans un monde inquiétant où toutes les extravagances, comme on les aime, sont permises. Prenez les kraps : "Leur corps marron et pustuleux forme une boule. Seul le haut dépasse. Deux yeux rouges et une gueule plissée en une moue permanente, d'où sort parfois une langue en forme de laisse pour gober ce qui passe, ce qui nage ou ce qui vole : rongeurs, poissons, grenouilles, libellules et petits oiseaux. Toutes bestioles avalées dans un gargouillement."
Si ces horrifiques créatures, qui apportent la preuve formelle que le Diable existe, sont souvent menaçantes, il appartient pourtant à l'homme d'en tirer quelques bénéfices. Ainsi du bourdon, dont "le corps mesure environ un mètre cinquante : "Sanglé, sellé, l'animal fait la joie des enfants qui le montent, pour des promenades aériennes autour des volcans, par-dessus l'onde. Des circuits permettent aux jeunes touristes d'explorer les îles à dos de bourdon, des bouchons dans les oreilles et un casque sur la tête, par mesure de sécurité…" On pense au Michaux de "Mes propriétés", avec je ne sais quoi dans le style de Lautréamont.
Ils consomment des champs entiers. Les paysans élèvent donc des murs, disposent du grillage, usent de poudre, ou les tuent, parfois d'une balle entre les cornes.
samedi 22 août 2020
Journal de lecture : Fenzy, Droguet, Pons
mercredi 15 janvier 2020
Journal de lecture : Sándor Weöres
Malgré les efforts de Ladislas Gara, Jean Rousselot, Gyula Illyés, et plus récemment Christophe Dauphin et Anna Tüskés ("Les orphées du Danube", aux éditions Raphaël de Surtis), la poésie hongroise est mal connue en France. Il faut donc saluer la belle initiative des éditions érès (collection PO&PSY) qui a publié récemment "filles, nuages et papillons", des extraits choisis de l'œuvre de Sándor Weöres et traduits par la poète Cécile A. Holdban, de mère hongroise, et qui était tout naturellement la mieux à même de réaliser ce projet. Peu de choses ont été publiées en France de cet auteur pourtant très important dans son pays, à quelques exceptions notables dont "Dix-neuf poèmes", traduits en 1984 par Loránd Gáspár, Bernard Noël, Ibolya Virág. "Filles, nuages et papillons" est une courte et précieuse anthologie de ce poète, parsemée des encres d'Annie Lacour et présentée dans un petit coffret très esthétique. Ce sont des citations brèves, dans l'esprit de cette collection, mais qui donnent comme une résonance de la quête poétique de cet écrivain. En voici quelques-unes :
VISION AGRESTE
L'oiseau
s'envole,
derrière lui l'herbe folle se redresse.
L'EMPREINTE
La fille de ferme a traversé la route,
elle a laissé dans la poussière
l'empreinte de ses cinq orteils nus.
L'ÉTRANGER
Dans la foule il est seul,
mais nombreux dans la solitude.
ÉNIGME
Je viens d'une forêt
où je ne suis jamais allé.
J'évite une forêt,
et j'y habite pourtant.
Je vais dans une forêt,
où je n'arrive jamais.
LES FLEUVES
Les fleuves résonnent l'un dans l'autre
paraissent s'entrelacer l'un l'autre
abandonnant leur propre déclin
sur un chemin d'exil
sur un galop imprenable
maintenant et pour longtemps encore.
Et quelques aphorismes :
Clef close.
La poussière se hâte. La pierre a le temps.
Cristal de vent.
Ils s'entrelacent dans un miroir sans cadre.
Séparé de face.
La silhouette est immobile, seule son apparition danse.
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Alain Roussel
Sándor Weöres : filles, nuages et papillons, éditions Érès, collection PO&PSY, 12€
Si vous souhaitez faire plus ample connaissance avec ce poète, je vous conseille cette interview de Cécile A. Holdban, suivie de son discours à l'Institut hongrois de Paris, le 3 avril 2019, lors de la présentation de ce livre dont on espère qu'il sera suivi par d'autres publications. Voici le lien :
https://litteraturehongroise.fr/interview-avec-cecile-a-holdban-traductrice-de-sandor-weores/
dimanche 13 octobre 2019
Journal de lecture : Claude-Lucien Cauët
Claude-Lucien Cauët l'a publié par ses propres moyens, le vouant ainsi à une circulation très, trop secrète. Un éditeur ?
Frontispice d'Alice Massénat |
EXTRAITS :
à la ridelle de nos vents j'accroche des
flammes sculptées à même la chair
nous serons marqués au front d'une étoile si
lointaine que son acmé ne pourra atteindre
nos pénates d'argile
la valse hoquette tandis que l'œil tourne au
piquet
et nous basculons longuement dans un océan
de plumes où les voluptés s'éternisent
À la minute alanguie sur le marbre de la
chaussée
au souffle qui irise le lac
nos mains de gentiane s'enveloppent d'un
parfum de bois et de mousse
marche nuptiale à la mode parsemée de rires
dans nos mandibules déhanchées
les canards se moquent
les musiciens s'accordent
nous cherchons l'égarement des contes
enfantins
...
je te montre les chaînes brisées du voleur de
feu
la pierre à fusil déjà en fleurs
le renard scalpé par les ongles de l'hydre
le diamant serti dans l'ombre d'une châtaigne
il suffit que je te prenne par la main pour que
s'éveillent les génies de la taïga qui
exaucent tous les vœux...
...
la syncope congrue balaye le défilé
je t'emmène à la dérive des océans
là où la roche grimpe aux rideaux des nues
je veux te montrer sur la falaise en débris les
restes du festin des rois
et si tu flanches aux passages scabreux je
saurai te tirer à la sourde faille
viens ma recluse d'antan pour une nouvelle
année
viens te coller à mon rocher de nerfs par ta
coquille tendre
incruste ta chair en marquant la mienne aux fers
je t'attends dans mon sampan au coin du
suroît déjà
viens te dissoudre et m'inonder de feu
...
Né sur la cinquième corde de l'alphabet j'ai
ruiné les sauts de l'ange
naguère ma brassée était vide et mon cœur en
attente de poignard
d'un baiser d'encre tu m'as tiré du grabat
j'ai les yeux frottés de ta gouaille
le monde que nous habitons est à l'aplomb
haut
créé par la déchirure de la passion
nous y brûlons nos vies franches de terreur
j'ai déterré pour toi les vases de parfum
laissés par la pluie dans sa fuite au cordeau
une odeur de palissandre te revêt de sa cape
et te vante à tue-tête
d'autant que dessous tu ne portes que la
cadence de ma main
...
je t'aime à l'aventure qui se raconte dans les
ports
à l'incendie des palmes pour les sueurs d'avril
au gréement des épaves reprises par la marée
je t'aime à l'aune des meurtres au sang jailli
dans les bouges parce que très en verve
aux escaliers de terre farcis de pierres
philosophales
je t'aime à l'émeute qui renverse les statues
au torrent furieux noyant des troupeaux de
buffles
à la digue cédant au mascaret pétri de lune
je t'aime à la lave du volcan qui éjacule au ciel
son sperme de cristal
par un ébranlement des villes toutes en
lumières
à l'éclipse qui amuït la faune des savanes
je t'aime au feu de tes prunelles en ravage de
printemps
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Alain Roussel
Claude-Lucien Cauët : La Fiancée vespérale (aPa, 80 pages)
lundi 7 octobre 2019
Journal de lecture : Mary-Laure Zoss
Dans ces proses à forte intensité poétique, dans une "langue brûlée", elle nous crie son "effroi" d'être au monde, cernée par tous ces murs, dedans dehors, "la vie fracturée de partout", et avec en plus l'impression d'être née "l'âme bossue". Elle a mal à son réel, Mary-Laure Zoss. Pourtant, des rêves l'embarquent. La vie est à réécrire et il reste un peu de lumière dans les murs qu'il faut aller patiemment extraire. Et de toute façon les mots sont là pour en découdre et "faire contrepoids, redresser autant qu'il se peut la voussure".
Extraits :
un jour sur deux, tout au moins, on a le cœur tiré hors, d'un coup la douleur nous envoie par le fond, on attend là, dégrisés, béants sous les hautes fenêtres ; fagotés à la diable, on a passé jupes et tricots feutrés, pantalons trop courts, on se récrie contre la lumière arrêtée dans les murs, dans le plafonnier couleur de nicotine, nos corps ne sont plus qu'étuis à brouillard, papier bible autour d'un froid ; à occuper l'intérieur, on s'éprouve si peu habiles, comme à l'emplir de quoi, songeant creux ; d'un rembourrage de sciure ou de l'attirail des rêves, comment s'y prendre pour la combler, cette misère anfractueuse, si seulement, oui si seulement on pouvait s'y instruire
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quand nos contrées sont du nord, de lierre, de limons jaunâtres ; par les vieilles bornes on se carapate, qui croulent dans les talus, par les débris de ciel envasés sous la ronce, vers les hêtres on tire sur la droite, on feinte, voyez-vous ; les trois quarts du temps pour s'extraire, il faut manœuvrer, conjurer comme on peut l'enlisement, tel est notre lot, d'avoir à se tirer sans répit de terres éventrées, on prend la tangente là où les pluies ravinent les fûts tombés, leurs fractures esquilleuses, on ne laisse pas d'aller plus loin, de se dépêtrer des fanges ; jusqu'au déploiement, au-delà du contour, de l'étendue sans nuages
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Alain Roussel
Mary-Laure Zoss : À force d'en découdre, aux éditions le Réalgar (50 pages,10€)






