lundi 22 juin 2020

Petr Král, la voix des lieux et des choses s'est éteinte







Adieu, Petr

        Pour Wanda

Passe le vent
il a emporté l’ami Petr
ce n’est pas vers les étoiles
celles-ci tu les aimais surtout tombant
au bord d’un toit ou dans une flaque
« il y avait l’épave de la Grande Ourse échouée
    sur le sommier grinçant du matin »
écrivais-tu
ton Paradis était ici
comme un léger flottement
parmi les choses en apparence banales
tous ces petits riens de la vie quotidienne
dont tu savais déchiffrer le vocabulaire
dans d’infimes détails dont la rencontre 
créait la surprise
tu nous as d’ailleurs présenté au fil des livres
les divinités tutélaires de ta mythologie personnelle
le pont la passerelle la valise le train les lavabos
le marché l’hôtel la pluie le vide les toits
le mannequin le tournant le topinambour
le rasage le gris les coulisses le barman…
à la terrasse d’un café
ou au cours d’une promenade
ton regard était toujours à l'affût
de ces rencontres improbables que tu suscitais
dans la matière même du monde
entre des objets et des espaces
la réalité se mettait alors à murmurer
à parler par ses interstices
et cette rumeur était poésie
elle ne montait pas vers le ciel
tu as toujours eu en horreur l’emphase
mais elle rôdait dans la ville
souvent au crépuscule et sous tes fenêtres
c’était une sorte d’atmosphère
avec « son poids et son frisson »
qui pouvait varier selon les heures et les saisons
seul le mystère concret du monde t’attirait
pas la merveille qui n’était pour toi
qu’un ajout inutile une parure
comment pourrais-je oublier le 10 rue Goublier
c’est là que nous tenions seul à seul
jusque tard dans la nuit
nos « séances métaphysiques » comme tu disais
ce n’était pas un atelier d’écriture
(l'une de nos séances métaphysiques
Petr est de dos)
tu avais horreur de ça
et je ne saurais décrire ce qui se jouait-là
je sais seulement que toi et moi
nous nous préparions pour le rite
et que notre rire désarçonnerait
au cours de nos échanges toutes les postures
et toutes les impostures
casserait le verre clinquant 
de toutes les constructions intellectuelles
que l'on croyait définitivement acquises
avec la complicité du vitrier
qui souvent passait miraculeusement
dans la rue vers minuit
en criant « vitrier » comme il se doit
pour tout vitrier digne de ce nom

mais le réel est en deuil
il a perdu son poète
on n’entendra plus ton pas feutré
de piéton métaphysique
même si je sais que te relisant
je referai chaque fois le voyage
accompagné de ton rire mélancolique
et d'un regard nouveau.

                                                         lundi, 22 juin 2020



Objets dérisoires que m'avait offert Petr
avant de quitter Paris en 2006. L'intention
humoristique est évidente, la complicité aussi





Et encore cet objet comme un dernier clin d’œil de ce poète
qui aimait surtout la ville et ses détours


Bibliographie sommaire en France de Petr Král :

- & Cie (inactualité de l'orage, 1979)
- Le surréalisme en Tchécoslovaquie (Gallimard, 1983)
- Routes du Paradis (Bordas et fils, 1981)
- Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème (Stock, 1984)
- Les Burlesques ou Parade des somnambules (Stock, 1986)
- Prague (Champ Vallon, 1987)
- Témoin des crépuscules (Champ Vallon, 1989)
- La poésie tchèque moderne (Belin, 1990)
- Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (P.O.L., 1991)
- Fin de l'imaginaire (Ousia, 1993)
- Le droit au gris (Le Cri & Jacques Darras, 1994)
- Quoi ? Quelque chose (Obsidiane, 1995)
- Le dixième (le Mécène, 1995)
- Aimer Venise (Obsidiane, 1999)
- Le poids et le frisson (Obsidiane, 1999)
- Notions de base (Flammarion, 2005)
- Pour l'ange (Obsidiane, 2006)
- Enquêtes sur des lieux (Flammarion, 2007)
- Vocabulaire (Flammarion, 2008)
- Cahiers de Paris (Flammarion, 2012)
- Accueillir le lundi (Les lieux-dits, 2016 – prix Jean Arp)
- Ce qui s'est passé (le Réalgar, 2017)
- Déploiement (Lurlure, 2020)
- à paraître : Espace (Obsidiane, fin 2020)

Par ailleurs, Pascal Commère a consacré un bel essai à Petr Král, avec de nombreux extraits, aux éditions des Vanneaux.

N.B. : tout poète se rendant à Prague ou à Venise prendra plaisir à lire les livres que Petr a consacrés à ces deux villes ("Prague", "Aimer Venise", voir ci-dessus).

Quelques extraits de ses œuvres :

Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (P.O.L.):

Au bord du monde et de l'été qui le frôle discrètement,
le café plongé dans le calme est lui-même un monde.
    Pourtant tout se retire
vers le fond du tableau, là où le jour devient souffle serein,
eau limpide livrée dans les coulisses matinales
au va-et-vient de vagues sans mémoire. Le regard
passe simplement, avance sans effort à travers la salle
    déserte
vers la lumière de l'entrée ; vers la couche ultime ou de
    nouveau l'on sort
sur le seuil. Tant de non-savoir
insiste fatalement du dedans : du fond où un silence
    éloquent couvre tout, même notre incertitude
d'être déjà venu ; de débarquer là pour fuir le foyer
ou l'étendue glaciale de l'exil. Chute vers la liberté d'un
    ailleurs
et chute en arrière, vers l'abri. Cela suffit pour ramener
    l'espace du jour
à un dimanche étale, à la blancheur froide d'une feuille
    vierge
ouverte largement nulle part. Nous sommes là
et ne sommes pas là, comme d'habitude. Le portemanteau
    orphelin dans un coin, les quelques tables exposées
    alentour
aux faveurs du regard et à la tendresse fugitive des reflets,
ne sont que des balises grâce auxquelles le vaste décor
prend indifféremment ses mesures...

Le poids et le frisson (Obsidiane) :

LE SEUIL, EN MARCHANT

Doucement maintenant, il suffit de lever le regard vers le ciel gris
au-dessus des arbres, le long du boulevard,
pour sentir monter une tendre certitude :
l'orage va venir. Ce qui nous pousse derrière, la main marâtre,
    assassine,
et tout ce qui s'y engouffre dans l'abîme de la nuit passée, avec le fracas
    et les cris des guerres,
ne pèse plus. À peine si quelqu'un lève le bras devant nous
et, de l'index dressé, touche un nuage, pour prendre son pouls. Il
    suffira d'enfoncer là-bas, plus loin, son peu de poids
dans l'accueillante congère de poussière, de la laisser déborder à peine,
    avec soin,
les contours luisants de nos chapeaux, les épaules raides du veston.
L'orage sera là et nous, entiers, dans ce court battement de porte contre
    le cadre,
à jamais pris dans notre misère et déjà dehors, ensemble et seuls.
    À chaque pas de plus vers l'avant,
c'est l'orage lui-même qui s'y lève, va vers nous. Déjà dans l'ombre
    du passage, sur un éventaire,
le jouet en plastique lui d'un jaune cru et hilare
au milieu des bananes entassées.

Accueillir le lundi (Les lieux-dits) :

SE SURPRENDRE

"La vie est moyennement drôle
d'autant que c'est notre seul bien"
dis-tu en toi-même

Il est midi un dimanche tu t'apprêtes à te laver dans la salle
    de bains
pensant à la petite taille de V.R. comme si là-bas au loin
elle rentrait encore davantage dans la terre
tu entends la rumeur vide des boulevards périphériques
tard dans la nuit quand l'ultime cri s'y est éteint
tout comme le tintement d'une lame de couteau contre le bord
    du trottoir

Dans la petite corbeille accrochée au mur pointent en tous
    sens
contre le blanc du carrelage des brosses à cheveux des peignes
et des ciseaux formant un importun bouquet d'objets


Ce qui s'est passé (le Réalgar) :

Quand après un interminable dimanche vint enfin
le lundi il fallait cette fois un peu freiner
l'écoulement du temps

Ce n'est que jeudi où il redevenait possible
de lever la tête et partir d'un pas plus décidé
n'était la perspective du samedi et de sa fin désastreuse
(la tête au trou ou dans le seau à glace)

le dimanche suivant heureusement se termine par un
    crépuscule
où les filles marchent sur l'autoroute en escarpins à hauts
    talons
(le va-et-vient blanc des cous-de-pied refroidissants
au-dessus du gris froid de l'asphalte)
et accompagnées de leur bruit changent en dames distantes


Déploiement (Lurlure) :

CAFÉ SCHWARZENBERG

À la surface des miroirs du célèbre café
ne remonte plus le zeppelin gras et blanc
d'une fumée de cigare Seuls les serveurs sont toujours en noir le
    vice caché ne cesse de pointer
en poil vert vif au fond tapissé du décor

Quand les Russes ont envahi les lieux
à la fin de la guerre ils ont tout détruit avec soin tirant dans la
    glace après un coup de mousseux
comme vers le cosmos bâillant (dirait-on) Pas une trace pourtant
    n'est restée
de leur passage nul filet rouge n'a taché les gris du stock
    chambardé
ni les pages des journaux vite fânés
qui recommençaient à couvrir le marbre des tables

Les ladies vieillies qui arrivent à présent
n'ont pas davantage le rouge dans leur répertoire
excepté celui des joues d'une alcoolo au large sourire
La veste qu'un gentleman-farmer a mise pour siroter sa bière
est verdâtre façon chasseur les têtes des dames sont encore
    hideuses
de diverses façons – un cube aux cheveux teints une longue
mine d'institutrice éducativement pincée – on plonge en chacune pour
   y faire battre un peu son propre pouls solidaire
dans une profondeur différente

Mais il est temps de repartir pénétrer dehors parmi les éclats et
    les lumières humides
de la ville du soir comme dans une illusion apaisante un mirage sans
    profondeur à peine ondoyant
non il est vrai sans l'espoir du sanglant joyau
d'un bout de viande peut-être d'un os luisant en bleu néon
dans le noir derrière la cuisine




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