samedi 2 février 2019

Journal de lecture : René Pons


réf. Montpellier Méditerranée Métropole
S'il a publié une trentaine de livres chez différents éditeurs, dont Gallimard et Actes Sud, René Pons est un écrivain discret, loin des "flonflons de la fanfare". Il n'occupe pas les scènes médiatiques ou culturelles, "tant de discours, tant d'enflures". Qu'irait-il y faire ? La poésie est ailleurs et il le sait. Aucun de ses livres, souvent assez courts, ne peut laisser indifférent tout lecteur qui attend des mots autre chose qu'un divertissement. Un ouvrage qui laisse le lecteur en l'état où il l'a trouvé et dont on devine qu'il n'a pas modifié en quoi que ce soit son auteur, est un ouvrage inutile", écrivait naguère Maurice Nadeau. Aussi ne peut-on que se réjouir de la publication par les éditions le Réalgar, dans la collection l'Orpiment, dirigée par Lionel bourg, de ce nouveau livre de Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral.
Ça part d'un rêve, "une ville bombardée ou détruite par un tremblement de terre" et où l'auteur marche, marche sur les gravats, ne sachant ni d'où il vient ni où il va, cherchant seulement un peu d'air pour respirer. Et au réveil la même sensation d'étouffement l'assaille, l'impression d'être plaqué contre un mur. Pour quelle exécution sommaire ? L'exécuteur, il se précise au fil des pages, entre réalité et cauchemar : c'est la mort, la mort drapée dans ses oripeaux, le vieillissement et la maladie. Pons l'observe dans ses agissements machiavéliques et sournois, sur lui-même comme sur la société qu'elle gangrène peu à peu, inexorablement. Il y a, chez cet "ascète du malaise", une lucidité sans concession, désespérée, sur les fins dernières de l'homme et du monde. Parfois, des moments de bonheur affleurent dans le présent, jaillissant de la mémoire, mais celle-ci "n'est qu'un rêve qui s'efface comme s'effacent les rêves". Il n'y a donc pas d'espoir ? Non, mon ami, il n'y a pas d'espoir. Face à la déchéance, il reste le soupçon, puis la dérision et le rire, un rire grinçant de vieille clé rouillée.
Curieusement pourtant, on sort réconfortés de la lecture de Gravats. Cela tient à la sombre beauté de l'écriture de René Pons, cette capacité de résistance, de dresser les mots en barricades contre l'imbécillité et la décrépitude. Chaque phrase sonne juste. Elle est peut-être le résultat d'un combat constant contre l'aphasie, mais elle est là, elle nous parle au plus profond et résonne. Et l'on se dit : ce qui est à l'oeuvre dans cette écriture-là, ce n'est pas la mort, mais la vie.





Extraits (mais il faudrait citer le livre entier) :

Ne plus lire. Brûler tous les livres. Regarder pendant des heures les étagères vides de la bibliothèque et attendre, attendre en oubliant les bruits du monde. Mais attendre qui ou quoi ? Attendre le surgissement de mots, de phrases, lavés de toutes salissures venues d'autrui. Rêve absurde qui dure le temps d'un éclair : nous sommes irrémédiablement enduits d'une boue mentale malaxée par les siècles ; et parfois, dans une subite appétence de pureté, nous rêvons de nous réveiller aussi nu qu'Adam avant qu'il n'eût mordu le fruit de la connaissance, avant que ne fût amorcée la catastrophe qui bientôt scellera notre fin.

Chaque jour, sans illusions, je bâtis mon monument de poussière. Chaque jour, comme une sentinelle, je me mets à l'écoute après avoir marché dans le silence du matin. Je laisse venir à moi des fragments de phrases qui volent. Je ne réfléchis pas mais, retourné sur moi-même, comme un gant que l'on vient de quitter, je guette des sens cachés que j'amalgame à l'aide de ma salive. C'est la voix du secret que je cache aux autres. La tentative, un instant, de me libérer de la loi. Du regard de ceux qui ne me voient jamais comme je suis, mais comme ils veulent que je sois. La tentative d'entendre enfin ma véritable voix si fragile, ce monument de poussière que je bâtis, sans illusions, chaque jour, et qu'un vent prochain réduira à néant.

Je ne vais nulle part. Depuis longtemps ma boussole est cassée. Je marche à l'aventure à travers un désert ; et au fur et à mesure que j'avance, j'accepte de devenir un autre et de laisser derrière moi le personnage que je jouais. Je ne joue plus aucun personnage. Comme dit la chanson populaire, avec son émotion simple et bouleversante : je suis comme je suis. Ici, plus que jamais, je suis seul dans le douloureux bonheur de l'absence au monde. Fantôme de moi-même que j'héberge dans le tréfonds. Je suis seul au milieu des uns et des autres, dans le secret de ma vérité, et les mots qui se tracent, plus que je ne les trace, sont l'empreinte d'une fuite silencieuse que certains peut-être sauront déchiffrer.

Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?


..........................................................................

                                                       Alain Roussel


René Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral, aux éditions le Réalgar (96 pages,15€)












mardi 22 janvier 2019

Journal de lecture : Anne-Marie Beeckman, Diane de Bournazel




Avec L'amante érectile, livre publié par les éditions Pierre Mainard, Anne-Marie Beeckman nous invite à entrer et nous guide dans une grotte inconnue de l'imaginaire où Diane de Bournazel exerce une sorte d'art pariétal moderne tout aussi mystérieux que celui que pratiquaient nos ancêtres. C'est à partir de ces dessins dont elle reprend le bestiaire, mais très librement, que Beeckman organise son propre rituel poétique, à forte connotation érotique. Le monde végétal et surtout animal est mis à contribution pour cette célébration d'un climat ardent, désir, plaisir et volupté, avec cette élégance verbale, qui porte haut la métaphore, sous les accents pourtant les plus crus. Tout autre commentaire est inutile. Lisez plutôt :

Ce territoire à ma façon du bourdon aux lèvres des roses.
Brise du mot, dansée par le quadrille des abeilles.
Nom chuchoté du lièvre
quand d'icelui s'apprête l'huis.
Nom secret sur les doigts des rainettes.
Pluie de lunules par effraction.
Vaste champ dévasté de ma paume.
Si je t'accepte, je m'ouvre au vent.

Au sanglier agenouillé je peux servir de cimetière.
Dans l'enclos de mon corps livré aux fins dernières, 
les bêtes apaisées rafraîchissent leur groin.




Je voudrais des bois de cerf
sur un cimier que j'aurais.
Le cuir me serait peau,
je danserais dans la clairière.
Ou bien la hampe sur le long cou des biches,
ou bien le feu follet à l'orée du malheur.
Le sinople, gorge de capucin.

Comment fuir la dépouille humaine ?
Comment marcher sur mes os ?
Rompre les lacs qui m'ensorcellent ?
Une grue couronnée survole la sentine.
Demain, demain, et son sabot élégant sur l'aventurine.



Mon cerveau reptilien est creusé de grottes,
mais dehors, la sélaginelle fleurit.
Il y a un troupeau à l'avers de mes ailes,
naseaux et groins hument le fleuve.
Le sang tressaille.
Le gnou n'est pas le gnon.
Des frissons parcourent l'échine
sous les dents de l'arbouse aigrelette.
La belette plonge son nez dans le plongeon.

Sur la glaise,
des doigts agiles font fi de mes droits.
Le cosmos est cette fleur qui n'attend pas l'été.
Il s'enflamme.


.......................................................

                                               Alain Roussel


Anne-Marie Beeckman/L'amante érectile, poèmes sur des dessins de Diane de Bournazel/éditions Pierre Mainard (60 pages, 22€)






lundi 21 janvier 2019

Journal de lecture : Les coleman, "Brève histoire de l'igloo africain"








C'est un grand plaisir que nous offrent les éditions Le Grand Tamanoir avec la publication de Brève histoire de l'igloo africain de Les Coleman, présenté et traduit par Michel Remy. Cet auteur des plus singuliers est peu connu en France. Comme nous le précise le traducteur dans son introduction, il est l'un des continuateurs du surréalisme en Angleterre. Son tempérament le porte tout naturellement vers l'humour, dans son écriture et ses dessins comme dans sa vie. C'est chez lui une disposition radicale de l'esprit, avec ce qu'elle implique de mise à sac de tous les concepts, des idées toutes faites, des préjugés de toutes sortes, des certitudes. Et comme il n'est pas Anglais pour rien, il pousse souvent l'humour dans ses retranchements logiques jusqu'au nonsense. Les aphorismes dont il nous crible dans ce livre sont comme des récifs dans la mer démontée du sens, et si nous sommes bien sur un bateau il n'y a pas de capitaine. À vous de tenir le cap comme vous pouvez. Et si de toute façon vous vous noyez, ce sera dans un grand éclat de rire.



Extraits :

Un paquet ficelé à l'intérieur.

Un pont ne doit allégeance à aucun des côtés. 

Un escalier horizontal.

Pouvez-vous nous rendre visite hier.

La copie était parfaite, c'est l'original qui était imparfait.

le travail d'un point d'interrogation n'est jamais terminé.

Une girafe avec des chaussures à hauts talons.

Deux jambes de bois valent mieux qu'une.

Le suicide, c'est quand on divorce de soi.

Il pouvait compter tous les doigts d'une main sur les doigts de l'autre main.

Le bateau dans la bouteille a coulé.

Un ventriloque qui a perdu la voix.

Une corde est une échelle sans échelon.

Narine : une partie manquante du nez.

Précaution : il faut laver l'eau avant de la boire.

une baguette de sourcier pour trouver de l'eau chaude et de l'eau froide.

La mort est le principal mobile des meurtres.

Monter le volume du silence.

Midi et minuit sont voués à ne jamais se rencontrer.


................................................................

                                                     Alain Roussel


Les Coleman/Brève histoire de l'igloo africain/éditions Le Grand Tamanoir (100 pages, 12€)










jeudi 17 janvier 2019

Journal de lecture : Joël Vernet, Le silence du soleil



Photographie de Françoise Fressonnet


C'est de nouveau une sorte de lettre que nous adresse Joël Vernet avec Le silence du soleil, publié par les éditions le Réalgar. Ce voyageur du dedans et du dehors nous entraîne avec lui sur des sentiers buissonniers, les seuls qu'il aime, que ce soit dans les petites ou les grandes distances. Il sait qu'il y a une vie inconnue dans la vie, qui donne le frisson, qu'il y a cette lumière secrète qui se révèle au fil de la marche, de jour comme de nuit et qui éclaire les choses. Heureux qui entend "le silence du soleil", car son cœur s'illumine. Il y a chez Vernet une quête du bonheur dans les sensations fugitives dont il garde le parfum dans sa mémoire pour l'exhaler plus tard dans son écriture. Cela peut advenir n'importe où, au cours d'une randonnée lointaine, d'une promenade banale, ou là tout près, dans le jardin où il écrit, "en compagnie du grand tilleul, des hibiscus... assis sur la souche placée à l'ombre du sureau où les merles, tant d'autres oiseaux aiment à trouver refuge." Ce poète écrit comme il chemine : avancer, lentement, rapidement, comme ça, sans savoir où il va, avec pour seuls guides l'intuition et l'émotion, et soudain bifurquer, passant d'un seul coup de l'espace au temps, nous livrant ses souvenirs, faisant vivre au présent la nostalgie. Vernet pense avec son cœur. Aller vers les autres, dans la vie ou dans l'écriture – pour lui c'est presque la même chose –, est l'une des marques de son tempérament. Son ami de toujours, Jean-Gilles Badaire, l'accompagne somptueusement par ses peintures, autre voyageur qui cherche à fixer ici, en onze "tableaux", une fleur de lumière dans les ténèbres.







Extrait :

Le murmure de ces voix rencontrées partout dans le monde, très rarement des regards de haine, des gestes les plus infimes, les plus faibles, oui, oui, la souplesse infinie de la vie si fragile, ce basculement, ce corps qui se redresse, réapparaît, refuse la défaite, cherche quelque chose qui est sans doute de la joie, mot maudit aujourd'hui par les froids ténors du concept à tout crin, le concept se voulant le maître de tout. Aux discours pompeux, nous avons toujours préféré le grondement de l'orage, l'éclat du soleil sur les pierres, l'infini de la mer, les rires dans des arrière-cours à l'autre bout du monde, et la haute pensée des yeux qui n'est jamais en sommeil. Oui, l'accueil, l'écoute sont peut-être cette pensée du cœur, le diamant de chaque phrase, le souffle grâce auquel naît toute forme nouvelle. Où est le souffle, la poésie, cette lumière si vive qui fait trembler le monde, comme un oiseau sur un fil ? Virages des routes, talus, trottoirs, visages, corps, maisons, façades, espaces, rails, terrains vagues, bêtes, objets, musiques, toute cela dans la tête du promeneur, du marcheur, de jour comme de nuit, partout et toujours, de celui qui sait aller "incognito" dans le noir de la nuit et sous l'éclat du soleil."

....................................................................


                                                                                         Alain Roussel


Joël Vernet/Le silence du soleil/ éditions le Réalgar (65 p., 12€)



jeudi 10 janvier 2019

Journal de lecture : Jacques Josse









C'est à son grand-père réinventé – il ne l'a pas connu – que s'adresse Jacques Josse dans cette Lettre ouverte au grand-père capitaine, publiée aux éditions le Réalgar. Il avait déjà évoqué son ancêtre dans plusieurs livres, et surtout dans Débarqué (éditions La Contre Allée), mais dans ce fascicule le grand-père devient le personnage central. Comme souvent, Josse a besoin d'ancrages, de temps et de lieu. Aussi reconstitue-t-il comme il le peut, mais d'une écriture précise, la vie de son ancêtre, avec des bouts de mémoire recueillis ici ou là. Comme son grand-père, capitaine au long cours, il est singulier qu'il tienne ainsi une sorte de journal de bord, une façon de lui rendre hommage et d'être complice. Chez Jacques Josse, qui a l'art de ressusciter les vies anonymes, les morts ne meurent jamais. Ils vivent dans la mémoire des vivants. Son grand-père capitaine continue de voyager dans sa pensée et se rappelle à lui à l'improviste, au cours d'une lecture, Segalen, Cendrars et même Michaux, ou un lieu, tels le hameau où il a vécu ou un port d'Europe. En voici les premières lignes :


Tu as beau avoir largué les amarres, et mis le cap sur le grand large, deux ans avant ma naissance, cela ne m'a pas empêché de t'évoquer en faisant comme si je t'avais réellement connu. Je peux même reconstituer en détails tes dernières heures. Ton agonie t'a survécu. Cela se passait dans ta maison, située près de la chapelle de Liscorno, le dimanche 18 mars 1951. La chambre bleue te rappelait les fonds marins. Le temps était à la pluie, et la fenêtre entrouverte. Une ampoule nue se balançait au plafond. Tu soufflais comme un damné, en proie à une sévère crise d'asthme, tout en déclarant à ta femme Francine et à ton fils Édouard, mon père, tous deux de plus en plus inquiets au vu de ton état qui empirait, qu'il était hors de question qu'un médecin mette les pieds dans cette pièce. Tu ajoutais que tu n'en avais jamais eu besoin et que tu n'allais pas commencer, à près de soixante-quinze ans, une carrière de malade en ingurgitant des remèdes aux noms barbares alors qu'une bonne cigarette toutes les heures, deux ou trois verres de vin pendant les repas, plus l'apéritif dominical, ta vie entière était là pour le prouver, suffisaient pour te maintenir en forme. Tu sifflais court, toussais creux, éructais et crachais en respirant de plus en plus mal...


..........................................................

                                                         Alain Roussel

Jacques Josse/Lettre ouverte au grand-père capitaine/éditions le Réalgar (25 p., 4,50€)



mardi 8 janvier 2019

Journal de lecture : Sanda Voïca

Trajectoire déroutée, le dernier livre de Sanda Voïca, je l'ai depuis le mois de juin, presqu'à portée de la main, avec l'intention d'écrire une note. Je le prends, le repose, le reprends. J'ai beau faire. Les mots ne me viennent pas. Il y a des souffrances d'autrui qui vous laissent sans voix. Que pourrions-nous ajouter ? Ses mots à elle, Sanda Voïca, suffisent. Ils sont là. Ils disent la descente aux enfers après la mort de sa fille, à l'âge de vingt-deux ans. La déroute. La chute. Se sauver par les mots – jusqu'au mot final, salvateur : me voilà –, en disant au plus juste ce qu'elle éprouve, dans sa chair, dans sa tête, dans sa vie. Il y a cette authenticité qui ne trompe pas. Et aussi terrifiant que cela puisse paraître le lecteur que je suis ne peut s'empêcher de ressentir, malgré le malheur, la beauté simple et vraie qui se dégage de ce livre.







Extraits :

plusieurs fois par jour
la fille revient
s'empare de moi
grappin à plusieurs crochets qui
s'enfoncent dans ma chair
me soulèvent très haut
et me lâchent :
je me défais en morceaux.
Quand je me réarticule
je mets la fille disparue
dans mon échine.


La première chose dont on veut s'emparer au réveil
est l'être le plus profond
que la main veut secouer et réveiller aussi.
Alors on prend le crayon
et on laboure toute la journée
dans un cahier.
L'œil 
n'est jamais qu'œil,
mais un outil nouveau
à chaque fois qu'il trace
un signe.


Au plus près de mon ventre noir.
Sans tête.
Bien qu'invisible à moi-même.
Je tâtonne.
Le noir
collant
m'emporte
toute pétrie
par son foisonnement.


Je fais le tour de moi-même,
je me vois de dos.
La trajectoire devient
ligne côtière d'une baie étroite.
La ligne monte
jusqu'aux parois abruptes.
Je suis l'eau claire et froide
d'une baie bleu royal.


Dans la nasse du jour
je jette une nouvelle nasse
et j'y retrouve
les nasses des autres jours.
Dans chacune il y a
encore des nasses –
celles des jours anciens.

À la pêche,
je n'attrape que des nasses.


.........................................................

                                                      Alain Roussel


Sanda Voïca/Trajectoire déroutée/éditions Lanskine (80 pages, 14€)














Journal de lecture : Georges Guillain.

On dit souvent de Georges Guillain qu'il est un "passeur" de poésie. Soit ! Il l'est en effet. Mais à condition d'ajouter qu'il est avant tout, essentiellement, viscéralement, un poète, comme nous le montre une fois de plus l'un de ses derniers livres, Parmi tout ce qui renverse, publié aux éditions Le Castor Astral. Son ouvrage est divisé en deux parties : Une histoire d'IL et Quelques poèmes d'IL, jouant ainsi subtilement dans la première sur la notion de temps avec le mot histoire et dans la deuxième sur celle d'espace, de lieux investis par la poésie.
Il est intéressant de noter que le pronom personnel "il" sert le plus souvent à introduire une narration, ici d'ordre poétique. Il permet à l'auteur de prendre une légère distance contemplative où il se regarde voir le monde et agir dans le moindre des gestes quotidiens avec "les ustensiles de sa vie". Car ce poète cherche la poésie dans les "choses simples", à l'affût "d'imperceptibles métamorphoses". Il y a une grande douceur dans ces textes et comme une quête du bonheur sans b majuscule dans ce désir de ralentir le temps, la marche incessante des choses, par quelques mots, presque sous la langue pour empêcher celle-ci de mentir. Et même, s'il le pouvait, "ce jardinier de la langue" laisserait "la parole aux choses".
Dans la deuxième partie, le "il" disparaît au profit du "on" ou du "nous". Ce n'est plus une narration mais un exercice de pure contemplation de certains lieux visités, Lacoste, Sénanque, Marais de Guines, et surtout les jardins, avec leurs coquelicots, leurs chicorées et leurs agapanthes. 






Extrait 1 (première partie) :

Il écoute sous les pierres un murmure de mer
blanches et jaunes orties ficaires accrochent
quelque début de printemps renouvelant l'arche
d'un pont deux pans lessivés de vieil ocre
de cinabre d'un peu de craie de crasse belle
il passe l'eau dans une espèce de bonheur parmi des
épluchures qu'il regarde flotter jusqu'au bout
prolongeant le grand air les marbres creux tout l'or
ici de la cité/mais lui leurré d'aucun désir nouveau
d'aucune autre attention / à quoi ?
                                      qui serait plus réel ou plus beau


Extrait 2 (deuxième partie) :

(Dans un petit jardin de ville)

finalement

soir d'hiver
vie brute
puis non la rose

ce n'est plus à l'intérieur
de l'image gonflée des mille et mille

apparences de la pensée qu'il faudra
chercher un semblant de maîtrise
sur le bourdonnement ralenti des choses

cueillir
ce jour
ne tiendra plus

qu'à un éclair de l'œil
ce reste précipité de tout le corps fossile


.........................................................

                                                       Alain Roussel

Georges Guillain/ Parmi tout ce qui renverse/ Le Castor Astral (145 p, 13€ )

dimanche 6 janvier 2019

Journal de lecture : Prieto, Girard, Starck, Chambon


C'est comme ça. On accumule les livres reçus. On en choisit quelques-uns dans la pile pour écrire des notes. On en a repéré d'autres, et on se dit : j'en parlerai plus tard. Puis le temps passe et les livres sont toujours là, dans la pile, à attendre. Quelques mots pourtant suffisent, surtout pour les poèmes qui n'ont guère besoin  de longs commentaires. En citer un est ce qui convient le mieux : au lecteur de se faire directement une idée. C'est ainsi que m'est venue l'envie d'écrire un journal de lecture que je publierai régulièrement : écrire court mais essayer d'écrire juste, du moins d'écrire ce qu'on ressent. Ces quatre plaquettes que je présente ici sont à tirage très limité.



Jean-Raphaël Prieto écrit peu. La logorrhée littéraire qui affecte nombre de nos contemporains n'est pas pour lui. De temps en temps il publie une plaquette. La dernière s'intitule Chemin courant, branche morte, dans "la collection de l'umbo", avec un somptueux frontispice de Jean-Pierre Paraggio qui vient par ailleurs apposer sa griffe légendaire au fil des poèmes. Pas de concession au réel, si peu enviable. Nous sommes là dans l'image, avec cette liberté insolente qui vient du surréalisme et sa part d'énigme absolue.





Extrait :
Il n'y a pas à envier
les marées de fiel de l'honneur
ni les beaux yeux de la séduction.
Derrière la lame
aux reflets de jambes
la pierre
aux reflets de seins
l'herbe
aux reflets de croupes déferlantes
la cime des arbres
aux reflets de clin d'œil :
les branches tiennent à la fois lieu de refuge
et de poste de guet





Ce sont également des plaquettes que nous livre régulièrement, ou nous délivre, Guy Girard. Ne cherchez pas ces livrets en librairie, vous avez peu de chance de les trouver. À part peut-être Les coulisses du plomb aux éditions Le Grand Tamanoir (2015) et À l'Ouest de l'Enclume (Association "Le livre à dire", 2018), il publie lui-même ses plaquettes hors commerce et les diffusent gratuitement auprès de quelques amis. Cela me le rend d'autant plus précieux que j'y vois un remède salutaire en ces temps de vanité littéraire. D'un voyage en Asie de l'Est, il ramène des poèmes qu'il a écrits à l'encre merveilleuse, d'une écriture en filaments de brume. Voyez plutôt, cet extrait du "Le poème de Longzhou :

Au fil de l'eau se sont soulevées ces montagnes
au souffle des chenilles inventant leur envol
de papillons sur les tablettes nuageuses
des huit immortels
le village chavirait presque
quand l'oiseleur de murailles
annonça l'arrivée du Golem
nous avons pris ensemble le repas d'ombres
dans le cercle des signes
plus agiles que toute mémoire
Nous avons dansé sur l'échiquier des bambous
et un homme est monté dans un arbre
accrocher un ruban rouge à l'isthme de la lumière









Dans Déluge (Les Météores Éditions, 2018), Julien Starck appose

ses Sceaux d'écriture sur la page, tandis que Jean-Pierre Paraggio vient dialoguer avec lui par l'image avec ses Énigmats. C'est comme un rituel magique pour tenter d'exorciser le monde et s'ouvrir par l'imaginaire à la Vision :

Le Vent
Le Vide
Les Étendues qu'il Claque
Veillent l'Homme
Comme une Tente
Lumineuse


                    Le Vol
                    Soustrait
                    La Vue
                    À l'Aile
                    Qui frôle
                     L'Air


Avec une Lenteur folle
Dans l'air
Muet
Une nappe de silence
Vole
Dans le Paysage





Lire Jean-Pierre Chambon est toujours un enchantement. Le légendaire qu'inventent Le Roi errant (Gallimard) ou Zélia (Al Manar) ouvre un chemin dans l'espace et le temps qui invite le lecteur au voyage à travers l'imaginaire. L'homme a encore la capacité de rêver et l'auteur ne s'en prive pas. Dans Noir de mouches (L'auberge des vents, avec des dessins de Philippe Chambon), il doit livrer un combat sans merci contre un terrible ennemi : les mouches. Il faut dire que les circonstances qui les font apparaître, puis pulluler, sont inquiétantes. En effet, des cadavres humains dont elles se repaissent jonchent la rue, de toute évidence en état de siège. Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, qu'après avoir essayé d'en capturer une, Chambon choisit, après s'être installé à la fenêtre brisée, une solution plus radicale : le fusil!







Extrait :

J'ai ôté le cran de sûreté, enclenché le chargeur. La nuée noire s'épaississait encore, dessinant des volutes où vibrionnaient des grumeaux de cendre. J'ai pressé la détente et tiré une première rafale. Le recul de l'arme m'a fait mal à l'épaule. Les corps à terre hoquetaient sous les impacts, pantins sautillant à la cadence saccadée d'une danse macabre. Tandis que les mouches, toutes ensemble, avaient pris leur envol et se dirigeaient maintenant vers moi en une longue colonne verticale. Le crépitement de l'arme ne couvrait pas leur bourdonnement. La trame de leurs sifflements lancinants m'emplissaient le crâne. Les écailles de leurs ailes miroitaient. Les doigts crispés sur la gâchette, les bras secoués de soubresauts, je continuais à tirer. Je visais la face des démons, dont m'horrifiaient les yeux à facettes et les longs poils fourchus hérissant leurs corps. De toutes mes forces tétanisées, je tentais de repousser leur multitude infâme.

.....................................................

                                                           Alain Roussel