jeudi 20 septembre 2018

"Cours, Mounia, sauve-toi"




Dessin de couverture au fusain et crayon gras
de Mariano Otero
 Chercheur scientifique, spécialiste de l’imagerie numérique médicale, Jean-Louis Coatrieux est aussi un poète et un écrivain qui a publié de nombreux livres. Ce qui étonne c’est la grande diversité de ses approches. Il peut aussi bien évoquer la Chine, où il se rend régulièrement, que la figure d’Alejo Carpentier dans un bel essai qu’il lui a consacré chez « Apogée », ou faire appel à ces grandes voix que sont pour lui Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, dans un livre, « À les entendre parler », qu’il a publié à « La Part Commune », éditeur qui propose à son catalogue une bonne dizaine de ses titres.
Celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd'hui, Cours, Mounia, sauve-toi, est un petit livre de 70 pages que l’on peut qualifier d’inclassable. Si le thème, les migrants, est d’actualité, il n’est pas ici traité de façon journalistique. L’auteur a choisi une autre voie, celle du récit écrit à la première personne du singulier et dont le narrateur, ou plutôt la narratrice, est une petite fille de dix ans, Mounia, qui fuit un pays dévasté par la guerre, dans lequel il n’est pas difficile de reconnaître la Syrie. Mais ce pourrait être dans d’autres circonstances, en d’autres endroits, et curieusement le livre nous amène à nous interroger sur une question de vocabulaire, un mot et son sens : « migrant ». Cette petite fille en fuite et pourchassée, forcée de quitter le pays de son enfance, laissant derrière elle des morts qui lui sont chers, la mère, le frère, ne sait pas où elle va, ne sait même pas si elle pourra s’arrêter un jour, s’il y aura une fin à son errance. C’est donc cela un « migrant » ? Un émigré, un immigré, l’on voit très bien ce que c’est. Il y a des lieux où l’on vit, des points d’ancrage dans l'exil. Mais un migrant, une migrante ? Il n’y a pas de port d’attache, seulement ce voyage qui n’en finit pas, peut-être pour rien, avec pour tout bagage une « valise à lanières » et quelques souvenirs.
C’est du moins ce que l’on ressent à la lecture du livre de Coatrieux, et l’on se sent ému, on est avec Mounia sur des chemins sans fin, à souffrir avec elle, à espérer et à désespérer. On s’identifie à elle, allant jusqu'à nous souvenir de la terre natale, avec ses oliviers, ses montagnes de l’Ouest, son puits, et tous ces visages aimés que nous n’avons pourtant jamais connus. Car il y a cette magie empathique dans le texte. Cela tient à ce parti-pris : avoir écrit le récit en vers très courts qui se succèdent par petits groupes, et non en prose, et dans une grande simplicité de langue : des mots de petite fille, justement. Du coup, il y a comme un halètement dans cette errance qui nous entraîne, nous lecteurs, et nous nous surprenons à regarder un monde pourtant fracassé dans la pureté du regard d’une petite fille et… celle de l’écriture de Coatrieux.
Enfin, il y a l’amitié autour de ce livre. La couverture est de Mariano Otero, peintre et fils d’un réfugié espagnol qui a dû fuir la répression franquiste. Albert Bensoussan, écrivain et traducteur des grands écrivains latino-américains dont Vargas Llosa, en a écrit superbement la préface, et la postface, non moins intéressante, est de René Peron, écrivain et sociologue.

Voici un extrait de "Cours, Mounia, sauve-toi" :

Mon père
Son bras sur mes épaules
Je ferme les yeux
Nous sommes seuls
Il sait que j’ai peur

Ne m’attend pas
Marche
Je te suivrai
Sauve-toi, ma fille,
Sauve-toi

J’entends les rires
Des soldats
Dans mon dos
Leurs couteaux
Achevaient les blessés

La peur me reprend
Toujours
Me saisit les mains
Le corps entier
Ne les lâche plus

Vers où allons-nous,
Qui nous tendra ses bras ?
Comment traverser
Les corps rendus
À eux-mêmes ?

Les derniers arbres
Debout
Un pays commence là
Derrière ces barbelés
Où je n’aurai aucun droit




                                                     Par Alain Roussel

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Jean-Louis Coatrieux : "Cours, Mounia, sauve-toi" (75 pages, 12€) :
Éditions Riveneuve




jeudi 16 août 2018

Jean-Claude Leroy : "ça", sur le tranchant des mots

S'il a souvent écrit des textes en prose, Jean-Claude Leroy revient depuis quelques années au poème. Ce n'est pas gratuit. Cette forme concise lui permet de dire au plus juste, d'aller au plus direct, au plus nu. Tel un archer, il décoche ses flèches vers après vers, en pluie. Car ce poète est en guerre. Dans son dernier livre, "ça contre ça", publié chez Rougerie, ce n'est pas seulement la société qu'il combat, le "peu de réalité" qu'évoquait naguère André Breton, mais aussi cet ennemi de l'intérieur, ce surmoi qui n'est rien d'autre qu'une façon pour la société de se glisser en nous par l'éducation et le langage soigneusement policé, ce qu'on peut dire et ne pas dire, ce qu'on doit penser ou ne pas penser. Il n'est pas anodin que dans son livre il cite Héraclite qui avait fait de Polemos, la guerre, le "père de toutes choses". Chez Jean-Claude Leroy, l'antagonisme est présent en permanence et donne à son livre une tension particulière:

Guerre contre guerre
pierre contre pierre
feu contre feu
la mort te renouvelle...

Peut-être cherche-t-il, dans cette opposition poussée à l'extrême, chaque chose contre chaque chose, soi contre soi, "ça contre ça", une harmonie des contraires qui les maintiendrait ensemble, mais distinctement, en un couple inséparable?  Ce serait sa manière à lui d'assumer son désespoir ou plutôt son désarroi d'être là, au monde, seul avec sa conscience et avec ce "ça", cette pulsion originelle et fondamentale à être mais qui est contrariée, canalisée depuis l'enfance. Nul doute que Leroy a lu attentivement Groddeck et Freud et essayé d'aller y voir par lui-même. S'il n'est pas un "suicidé de la société", au sens radical d'Artaud, il est un écorché par le dedans, mais vivant, terriblement vivant, par ses luttes, par ces mots avec lesquels il affronte l'incompréhensible, là où d'ordinaire le langage ne pénètre pas. Il essaie de rendre sa propre obscurité lumineuse. S'il y a des aspects psychologiques dans son livre, s'il porte une révolte contre la société, il mène aussi un combat métaphysique, existentiel dont il attend une révélation sur lui-même.

Extraits :

une pluie de questions laboure ton jardin
les saisons recyclent l'angoisse et le pardon

ne reste qu'un arbre ensanglanté par l'orage
dont les fruits sont tombés avant d'être mûrs

témoin un corbeau s'accroche à la course du ciel

...


– de quelle énergie suis-je l'objet ?

ÇA me vient
ÇA se tait
ÇA ne s'éteint pas
moi seul je meurs
ÇA est toujours
mais lequel ?

...



je me suis dedans vu écorché
et basculant dans l'abîme
aussi vieux que vertige
vertige originel
interdit essentiel
connais-toi toi-même
et tu mourras pour le vrai
tu prétexteras des images
des images te léchant la face
des images prenant ta place
pour ne pas mourir d'impossible
de ce néant primordial
d'où tu viens
big-bang peut-être
ou gélatine pseudo-galactique
tu ne peux plus tirer la chasse
d'être écœuré tu étouffes
enfant condamné
vagissant perpétuel.

                                                      Alain Roussel


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Jean-Claude Leroy : ça contre ça (éditions Rougerie, prix 12 euros)

lundi 6 août 2018

Paysage de Bretagne, les jeux du réel et du rêve




Michel Dugué vient de publier "Mais il y a la mer" aux éditions le Réalgar, dans la collection "l'Orpiment", dirigée par Lionel Bourg. Ce livre comprend quatre textes. Il est significatif que le premier s'intitule "La ballade des noms", comme si l'auteur voulait nous avertir d'emblée que le territoire qu'il va évoquer se situe aussi dans la langue, qu'il répond à la magie du Verbe. Beg Vilin, le Castel, l'île Loaven, l'île Rouzic, Crec'h Mélo, Roc'h Zémec, Beg Millon, ces noms de lieux "sonnent d'accents rauques" et entrent en résonance avec les paysages. Dugué nous invite à un voyage à la fois dans les mots et les lieux qu'ils désignent, en de longues promenades contemplatives autour de la "Pointe du Château". Il y a dans son écriture, classiquement belle, respectueuse de la syntaxe, un rythme qui apaise. L'endroit qu'il décrit a beau être tourmenté, avec ses rochers déchiquetés par le vent et les vagues rugissantes,  la prose de l'écrivain vient l'adoucir, agit comme un baume. Peut-être espère-t-il ainsi soigner quelque plaie secrète. En tous cas, il aspire à l'harmonie, cherche un accord avec le monde, et doucement, par petites touches, il fait entrer le paysage dans son écriture. Regarder s'écouler le temps dans le sablier du silence, patienter, prendre au vol les mutations de la lumière,  Michel Dugué, face aux aléas de la vie, est en quête d'une sérénité qu'il nous fait partager.

Extrait :
Pluie tiède. Discrète acclamation. Il a suffi d'un nuage. L'herbe répand de nouvelles odeurs. L'eau se soulage de quelques vapeurs. Mes yeux se blessent à cette soudaine mutation de la clarté. Une fauvette se démêle  du lierre qui a pour elle des prévenances d'amoureux. Un peu comme sur les vieilles photographies, le paysage s'est voilé. On pourrait  croire qu'il y a une absence ou qu'il n'est plus qu'un rêve de paysage. Il semble que nous soyons tombés dans un second degré de signification. Dissolution lente. Je sens se défaire en  moi de robustes pirogues. Le  cœur se hausserait-il dans la région des rapides pour y brûler  comme un feu de feuilles ? Le faîte des arbres  serait-il tenté de partir avec les oiseaux ? Ne serait-ce pas l'écho furtif de la poésie ?

Le deuxième texte, "Les anciens jours", évoque dans les parages le café où les habitués viennent oublier la dureté de leur vie quotidienne et trouvent refuge dans l'imaginaire. Comme  chez Jacques Josse, il y a cette tendresse pour les estropiés de la vie, qu'il exprime dans un style très différent :

Il y avait dans leurs yeux des étangs gris. Je sais qu'en certaines circonstances malaisées à définir, ils auraient aimé s'y noyer. Aussi n'était-il pas étrange que sous le regard ou le menton – car ils étaient voûtés, certains pliés – des breuvages de nature diverse se succèdent sur un tempo variable selon l'humeur du moment. Ces hommes qui connaissaient la mer lui tournaient le dos ostensiblement, là dans ce repaire placé sur la route de leur vie comme une bonne auberge assez impitoyable cependant pour les brûler et pas seulement les ailes..."

Le troisième texte, "Homère sur la touche" est autobiographique et le dernier est une évocation urbaine : "Rennes, carte postale".

                                                            Alain ROUSSEL

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Michel Dugué : Mais il y a la mer (éditions le Réalgar, 12€)



lundi 5 février 2018

Œuvres croisées : Georges-Henri Morin et Jacques Lacomblez

Ils viennent du surréalisme et le revendiquent. Cette expérience a été pour eux décisive et a orienté leur façon d'être, de penser, d'écrire et de peindre. Loin d'être réductrice, elle a éveillé en eux un espace de liberté où ils ont pu exprimer leur tempérament et leur sensibilité, sans concession, loin des gesticulations "médiatico-artistiques". Ils ne mangent pas de ce pain-là, pour reprendre une expression de Benjamin Péret et en même temps lui rendre hommage. L'un s'appelle Georges-Henri Morin, l'autre Jacques Lacomblez. Ils écrivent, ils peignent, ils peignent, ils écrivent, et il arrive que leurs œuvres se croisent.

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Georges-Henri Morin découvre le surréalisme en 1965. Il participera, avec Bernard Caburet et Robert Guyon, au "Bulletin de liaison surréaliste" et à "Surréalisme", deux revues animées par Vincent Bounoure, puis "Le Cerceau", auprès d'Alain Joubert, François-René Simon et Pierre Peuchmaurd. Il a publié une dizaine de livres ou plaquettes et en a illustré une dizaine d'autres, participant par ailleurs à de nombreuses expositions, le plus souvent collectives. 





Son dernier livre, "Une brève, une longue", vient d'être édité par "Le Grand Tamanoir", avec des dessins de Jacques Lacomblez. il comprend deux parties. La première, "Incidents de frontières", se présente comme un ensemble de sonnets, deux quatrains et deux tercets mais en vers totalement libres. Le paysage, les paysages qu'il évoque appartiennent à une sorte de géographie intérieure, avec ses chausses-trappes, ses crocs-en-jambe, ses anicroches, voire ses quiproquos. Ces lieux n'ont rien de bucolique ; ils sont menaçants et vous oblige à vous tenir sans cesse sur le qui-vive. Georges-Henri Morin voyage dans cet espace qu'on peut qualifier d'onirique, avec ses aspects inquiétants, soit en dessinant ou peignant, soit en écrivant. Comment ne pas penser à certains de ses dessins récents quand il écrit : 

"Les insectes se plient à ces métamorphoses
Ils y multiplient leurs exils dorés
Où le hasard les cueille au gré de leurs rondes de nuit"

La deuxième partie s'intitule "La fille de l'air". La tournure s'y fait plus aphoristique. L'auteur passe volontiers du "coq à l'âne", dans l'esprit des fatrasies, en jouant parfois sur des jeux de mots et des rapprochements de sonorités : "calcaire" et "calvaire", "claques" et "cales", "résines" et "racines", "devise" et "écrevisse"... Ce sont des phrases qui "cognent à la vitre", telle celle qu'André breton cite dans le "premier manifeste du surréalisme".  Elles surgissent à l'improviste et s'imposent à la pensée par l'ouïe, du dedans ou du dehors, d'une façon lancinante. Peu importe qu'elle aient un sens ou non : elles sont là, elles existent et ne nous lâchent pas, reviennent constamment dans la tête comme un air obsédant dont on ne peut se débarrasser. En voici quelques exemples :

"Comme crèvent les bulles
Les chouettes s'égorgent
Narcisses jusque dans l'ardoise

Des coursiers lèvent ces reflets
Que l'on souhaite fiers et chanceux
À toutes nos momies

Hors la poisse
dites-vous

Mais les jambes coupées

N'entendez-vous rien ?"



Par ses dessins, volontairement en noir et blanc, Jacques Lacomblez tente de jeter des passerelles sur les gouffres insondables entre les phrases, entre les jets de mots. Il crée ainsi une cartographie complice, mais qui n'est pas pour autant sans danger : je le soupçonne en effet de nous tendre une main secourable pour mieux nous précipiter ensuite dans l'abîme. Parfois, un étrange dialogue s'établit, mots et dessins se parlent, se chuchotent je ne sais quel secret dont eux-mêmes n'ont pas la clef. C'est comme la rencontre entre deux rêves, puis chacun reprend son monologue, s'abandonne à sa propre errance.

...

Peintre, dessinateur, poète, Jacques Lacomblez est né à Bruxelles. Très tôt il se passionne pour le romantisme allemand, la poésie et la peinture symbolistes, le surréalisme, puis la spiritualité orientale, non pas dans ses aspects religieux mais métaphysiques, ontologiques. Il rencontrera Breton, participera aux activités du mouvement surréaliste et à "Phases" autour d'Édouard Jaguer. Il aura aussi fréquenté en Belgique Marcel Lecomte, Achille Chavée, Marcel Havrenne, André Laurent, puis se liera d'une amitié indéfectible avec Claude Tarnaud dont les éditions "Les Hauts-Fonds", qui ont par ailleurs publié une anthologie de l'œuvre de Lacomblez, ont réédité assez récemment "L'Aventure de la Marie-Jeanne". De nombreuses expositions, en France, en Belgique ou à l'étranger, jalonnent son parcours où la poésie tient également une place importante, comme le montre le livre, "Le Chansonnier" qu'il a publié chez "Quadri Éditions", qui est par ailleurs une galerie d'art, avec des dessins ("Indécentes ellipses") de Georges-Henri Morin.


Il y a une sorte de hauteur mallarméenne dans la poésie de ce
dernier livre de Jacques Lacomblez. Elle tient à distance la réalité dans ce qu'elle peut avoir de trop prosaïque, de banale. Ce poète de "la plus haute tour", qui se soucie peu des tendances à la mode, cherche à opérer une transmutation du réel dans l'imaginaire, ou de l'imaginaire dans le réel, par la puissance du Verbe, sa pierre philosophale. Son creuset, c'est la langue, avec sa matière première qu'il faut purifier avec patience, son feu secret, son mystère et ses surprenantes métamorphoses. Voici un extrait de la première partie intitulée "Impromptus" :

Invisible
     La fenêtre parle :
La peau du bois
      saigne au blanc de l'œil
La cendre neige
      sur les transes d'iris
La fée pleure
      les seins nus sous l'écorce
C'est l'aube qui pleut
      des roses du serpent

"Élégies" constituent la deuxième partie. Ce sont des poèmes d'amour adressés à "l'absente". Le ton est grave, sobre, d'une grande émotion pudique qui vous prend à la gorge. Toute paraphrase est inutile, les poèmes parlent d'eux-mêmes :

Ta voix pâlie
    et le gris du vent
Tes yeux de lac
    et l'écho des feux
Aux clos déserts
    de nos amours vertes
Viennent voler
    la clef des étoiles
Tu savais parler
    à la rose d'orage
Qui seule s'ouvre
    sous les voûtes sans âge
Mots tendres d'épine
    au léger goût de sang"



Cette fois, ce sont les dessins de Georges-Henri Morin, avec leurs créatures aux mœurs étranges, cruauté et humour, qui accompagnent les poèmes.


 
                                                        




                                                                 Par Alain Roussel



-"Une brève, une longue", de Georges-Henri Morin avec des dessins de Jacques Lacomblez, a été publié par le Grand Tamanoir (10€).

-"Le Chansonnier", de Jacques Lacomblez avec des dessins de Georges-Henri Morin, a été publié par Quadri éditions (25€).





mardi 12 décembre 2017

Christian Hibon : la vigie hallucinée...

Connaissez-vous Christian Hibon ? Si c'est le cas vous avez bien de la chance. Voilà un poète qui écrit depuis plus de quarante ans, mais qui se tient à distance. Les livres qu'il publie sont rares, souvent à compte d'auteur, à destination de quelques personnes qu'il choisit avec soin, dans une sorte de circulation secrète de l'écriture. Pour lui, la poésie est aussi une manière de vivre qui s’accommode fort peu de la banalité ambiante. Comme naguère à Calais où il placardait ses poèmes chargés d'anathèmes sur les arbres, il traîne maintenant depuis de nombreuses années sa longue dégaine, comme il le dit lui-même "sa silhouette d'ange déçu au détour des ruelles de la vieille ville", à Arles où souffle depuis toujours un vent salubre dont il se coiffe, non sans insolence. Si soudain, dans la nuit, vous entendez comme un grand rire de crécelle, ne cherchez pas : c'est le sien. Le rire n'est-il pas "son vin préféré" ? Le sentiment du dérisoire cohabite naturellement chez lui avec le sens de l'émerveillement et une mélancolie parfois. Il déteste une certaine poésie qui s'inspire de la vie quotidienne. Le réel, ce que Breton appelait le "peu de réalité", il préfère le traquer sans lui laisser de répit, chercher toutes ces fissures et lézardes par lesquelles l'imaginaire peut s'épancher en toute exubérance. Jubiler avec le monde par les mots, en toute liberté, telle pourrait être sa devise.

Aussi, ne soyez pas étonnés que Christian Hibon fréquente les fées, dans son dernier livre, "Dix, les trophées", publié et illustré par Marc Pessin, graveur, peintre et éditeur d'art comme on n'en fait presque plus, hélas. En dix textes courts, l'auteur nous fait entrer dans l'intimité de ses aimables nymphes. 
Voici deux "trophées" :

"Je regarde la santé des fées, elle sont si peu nombreuses qu'on dirait un miroir de poche brisé dans le sac à main des clairières. Leur pâleur est une poudre pour tous les nids, c'est le grand maquillage des oiseaux, ces princes de l'air dont les serres sont les bracelets de leurs maigres poignets. Quant à l'unique bague qu'elles réclament, il suffira de plonger un doigt dans l'une de mes veines."


"Elle sait très bien le nom des vents improbables qui viendront la coiffer. Il lui suffit d'épeler la moindre morsure de l'air.
Riche de nudité, son corps écoute la forêt pour laisser libre cours aux prétendants tapis dans l'herbe qui la réclament.
Nul ne sait son histoire, les plus heureux parlent seulement de l'écho de son silence."


(encre de Marc Pessin)


- Christian Hibon : "Dix, les trophées, journal d'un guetteur", avec des encres de Marc Pessin, Éditions le Verbe et l'Empreinte.


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Et voici deux extraits d'un tapuscrit inédit, "Première pression à froid" :

"D'où venais-tu ?
Il n'y avait ici aucune gare, aucune route. Seul un sentier que je portais du bout des lèvres dans cette plaine insolite, pouvait t'inventer. Et tu y as crû. J'ai oublié nos premiers mots, ils devaient être simples, telles ces pierres que tu lançais et que nous retrouvions sur le lit, le soir venu.
Tu es partie. La mélancolie de septembre est dans l'encrier : j'accroche chaque lettre sur les arbres jaunissant de l'été."


"J'ai suivi le chemin qui te ressemblait, j'ai reconnu les miroirs où tu étais passée, j'avais sur le dos le testament des étoiles. Mon propre scalp à la main, j'ai hurlé, jusqu'aux aigles inconnus pour te retrouver. À cette époque, la lune était un superbe hamac pour le ciel et je n'avais nul endroit où me reposer. J'ai retrouvé ton lit défait, ton lit qui se recompose quand je baisse les yeux, tel un phare effondré dans mes larmes."

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                                                          Alain Roussel







mercredi 15 novembre 2017

Le parti pris des larmes

Le dernier livre de Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", a de quoi surprendre. Il ébranle toutes ces habitudes mentales auxquelles nous tenons tellement. On veut absolument faire de la connaissance un objet de l'esprit, avec ses moyens bien rodés, souvent d'une grande froideur, que sont le raisonnement, la logique, au mieux on y introduit une sorte d'intuition métaphysique, perception directe indiscutable mais qui n'est pas prouvable, qui est de l'ordre de l'innommable, "docte ignorance" disait-on naguère. On oublie que tout processus de connaissance s'appuie sur le corps, que celui-ci existe, avec sa densité, son opacité, son impatience, son plaisir, son exaspération, parfois ses nerfs à vif et son mal être. C'est en définitive lui qui connaît, et la pensée n'est qu'un de ses instruments, certes privilégié. 
Les larmes – comme le rire – sont un mode d'expression du corps que notre société policée, peu friande d'émotions fortes, tolère à peine, hormis en certaines circonstances exceptionnelles. Il n'en fut pas toujours ainsi. La société médiévale tenait en grande estime, chez les mystiques chrétiens, le "don des larmes", signe d'une expérience spirituelle authentique, selon les critères de l'époque. Des pratiques semblables existaient aussi chez les kabbalistes, surtout parmi les disciples de Louria. Se laver les yeux par les larmes et purifier ainsi la vision pour atteindre à la connaissance dans une sorte d'abandon, de "lâcher prise", c'est l'impression que je ressens à la lecture du livre de Michèle Finck. Cela n'a rien à voir avec une démarche scientifique. C'est par le poème, d'une écriture souvent hachée, à l'imitation des sanglots, que l'auteure nous invite à voir le monde à travers les larmes aux multiples facettes et nuances :

"Larmes blanches -décapage  catharsis  exorcisme
Larmes noires -équarrir  désosser  calciner."

D'une grande culture qui touche à tous les arts, traductrice de poètes allemands (Trakl, Rilke) et auteure d'un essai sur Yves Bonnefoy, "Le simple et le sens", publié chez Corti, Michèle Finck nous fait voyager "par les larmes" dans la musique, la peinture, le cinéma et, en ce sens, son livre est une véritable anthologie transversale de plusieurs modes d'expression. Mais son regard, comme lavé par toute cette "eau" – larmes de tristesse, de joie ou de connaissance –, est avant tout celui du poète, en vers ou en prose, qu'elle est viscéralement :

"Amour  poésie  mort :
une  seule et même  œuvre."

ou encore :

"Poésie  peau nue
Vêtue seulement
De vent."


On referme le livre de Michèle Finck. Son écriture nous est venue avec la vague, elle repart avec elle par le ressac. mais il reste dans la bouche sur le bout de la langue un goût étrange, à la fois doux et piquant : c'est le sel, comme une saveur de poésie.

                                                                  Alain Roussel

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Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", 208 pages, 17€, Éditions Arfuyen.





dimanche 20 août 2017

Lionel Bourg, les mots à vif

Il est toujours là, Lionel Bourg, avec sa révolte intacte, celle de sa vibrante jeunesse, insubordonnée comme il se doit aux abords d'un certain mois de mai de la fin des années soixante, avec sa colère contre toutes les formes d'hypocrisie, d'imposture, là, debout, à fulminer contre une société qui n'en finit pas de faire naufrage dans une mer de chloroforme, mais là aussi avec sa tendresse qui mouille le regard comme pour le rafraîchir, à crier son amour pour la poésie, pour la promenade à la Jean-Jacques Rousseau, pour toutes les "œuvres excessives" dans l'art ou dans la vie. Il sait de toute façon que "demain sera toujours trop tard", pour reprendre le titre d'un de ses derniers livres publié aux éditions "le Réalgar" qui ont eu la bonne idée de créer une collection de lettres ouvertes, forme qui lui convient parfaitement – tous les livres de Lionel Bourg sont d'ailleurs des lettres ouvertes en fenêtre sur la vie –; aussi ce qu'il a à dire il le dit maintenant, tant qu'il est temps encore, à grand renfort de "pelletées de verbes et d'adjectifs" avec sans doute le secret espoir d'enterrer le vieux monde, de l'étouffer sous un grand rire mélancolique qui n'oublie pas l'autodérision, signe de liberté. S'il invective ainsi le "peu de réalité", ce n'est pourtant pas de façon triviale, mais toujours dans une belle langue qu'il affûte avec arrogance pour mieux pourfendre. 
À la façon de Guy Debord avec "Panégyrique", c'est dans la "confession" que ce poète, en définitive pudique, nous émeut le plus : "Je suis d'un monde et d'un temps, d'une manière d'aborder autrui comme de fréquenter les choses qui ne subsistent qu'à peine ou, parmi les épaves, ne surnagent quasi plus. Nous ne possédions rien. N'avions de perspective que des après-midi trompées à dribbler des fantômes, des cieux mornes, encombrés de nuages grisâtres, des boues et des lacunes figées au crépuscule dans un firmament que griffaient les toitures des usines. L'été, je galopais sans crier gare par la campagne limitrophe, ne percevant au fond de mon désarroi qu'une vague rumeur, une plainte ou, subreptice, indécis, le battement d'un cœur. L'hiver, je contemplais le givre blanchir de ses fougères le carreau de la chambre..."

Avec "Watching the river flow sur les pas de Dylan", publié aux éditions "La passe du vent", Lionel Bourg évoque le célèbre chanteur poète, mais son livre n'est en rien une biographie. Dylan y apparaît plutôt comme un compagnon de route, intériorisé, de son adolescence, sans doute de toute sa vie, une sorte de voix complice qu'il porte parmi d'autres voix – Rousseau, Rimbaud, Breton, Proust... – dans sa pensée, autour de sa propre voix. Ce que nous livre Lionel Bourg dans ce livre ce sont des fragments d'autobiographie qui viennent, de façon non linéaire, exploser à la surface du présent et qui ont un tel pouvoir d'empathie que l'on se reconnaît intimement dans cette histoire personnelle, du moins pour la génération née dans les années d'après-guerre. Quand on fouille dans sa propre mémoire, c'est la même rivière que l'on regarde couler, avec cette même envie de fuir, de partir au fil de l'eau, par les fleuves et canaux, tout lâcher pour échapper à cette vie insipide, à défaut d'être misérable.Si Lionel Bourg n'a pas traduit les nombreux extraits des chansons de Dylan dont il irrigue son récit, c'est je crois pour une raison essentielle : elles sont inséparables d'une certaine tonalité de voix et d'une certaine musique de la langue. Tout le livre est par ailleurs ponctué d'extraits de nombreux poèmes ou proses poétiques, d'airs populaires, sans oublier les invectives du père et de la mère qui, reconnaissons-le, ne manquent pas de saveur et ont contribué, comme a contrario,  à forger un tempérament rebelle.
 Fragment :"Il me fallait déguerpir. Me délester des aciéries, des puits de mine et, en chasse d'une beauté qui m'était interdite, gagner le large ou caboter de port en port à la recherche de cet éden dont la virginité, c'était un drôle d'Adam, une drôle d’Ève chargée de bijoux égyptiens que Dylan hébergeait en ses verts pâturages, se refusait encore à moi, les fleurs, les baobabs ou les palmiers, les cèdres comme les palétuviers qui prospéraient au milieu de luxuriantes fougères, les glaces, les icebergs et les fjords, les landes, les bruyères empourprées et les ajoncs de son double septentrional ne rédimant ni la décrépitude ni la magnificence de plus en plus lépreuse d'une cité dont tout annonçait la faillite..."

                                           Alain Roussel



"Demain sera toujours trop tard" a été publié aux éditions "le Réalgar" (170 pages, 14 €).


"Watching the river flow sur les pas de Dylan" a été publié par les éditions "La passe du vent" (145 pages, 13 €).