lundi 5 février 2018

Œuvres croisées : Georges-Henri Morin et Jacques Lacomblez

Ils viennent du surréalisme et le revendiquent. Cette expérience a été pour eux décisive et a orienté leur façon d'être, de penser, d'écrire et de peindre. Loin d'être réductrice, elle a éveillé en eux un espace de liberté où ils ont pu exprimer leur tempérament et leur sensibilité, sans concession, loin des gesticulations "médiatico-artistiques". Ils ne mangent pas de ce pain-là, pour reprendre une expression de Benjamin Péret et en même temps lui rendre hommage. L'un s'appelle Georges-Henri Morin, l'autre Jacques Lacomblez. Ils écrivent, ils peignent, ils peignent, ils écrivent, et il arrive que leurs œuvres se croisent.

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Georges-Henri Morin découvre le surréalisme en 1965. Il participera, avec Bernard Caburet et Robert Guyon, au "Bulletin de liaison surréaliste" et à "Surréalisme", deux revues animées par Vincent Bounoure, puis "Le Cerceau", auprès d'Alain Joubert, François-René Simon et Pierre Peuchmaurd. Il a publié une dizaine de livres ou plaquettes et en a illustré une dizaine d'autres, participant par ailleurs à de nombreuses expositions, le plus souvent collectives. 





Son dernier livre, "Une brève, une longue", vient d'être édité par "Le Grand Tamanoir", avec des dessins de Jacques Lacomblez. il comprend deux parties. La première, "Incidents de frontières", se présente comme un ensemble de sonnets, deux quatrains et deux tercets mais en vers totalement libres. Le paysage, les paysages qu'il évoque appartiennent à une sorte de géographie intérieure, avec ses chausses-trappes, ses crocs-en-jambe, ses anicroches, voire ses quiproquos. Ces lieux n'ont rien de bucolique ; ils sont menaçants et vous oblige à vous tenir sans cesse sur le qui-vive. Georges-Henri Morin voyage dans cet espace qu'on peut qualifier d'onirique, avec ses aspects inquiétants, soit en dessinant ou peignant, soit en écrivant. Comment ne pas penser à certains de ses dessins récents quand il écrit : 

"Les insectes se plient à ces métamorphoses
Ils y multiplient leurs exils dorés
Où le hasard les cueille au gré de leurs rondes de nuit"

La deuxième partie s'intitule "La fille de l'air". La tournure s'y fait plus aphoristique. L'auteur passe volontiers du "coq à l'âne", dans l'esprit des fatrasies, en jouant parfois sur des jeux de mots et des rapprochements de sonorités : "calcaire" et "calvaire", "claques" et "cales", "résines" et "racines", "devise" et "écrevisse"... Ce sont des phrases qui "cognent à la vitre", telle celle qu'André breton cite dans le "premier manifeste du surréalisme".  Elles surgissent à l'improviste et s'imposent à la pensée par l'ouïe, du dedans ou du dehors, d'une façon lancinante. Peu importe qu'elle aient un sens ou non : elles sont là, elles existent et ne nous lâchent pas, reviennent constamment dans la tête comme un air obsédant dont on ne peut se débarrasser. En voici quelques exemples :

"Comme crèvent les bulles
Les chouettes s'égorgent
Narcisses jusque dans l'ardoise

Des coursiers lèvent ces reflets
Que l'on souhaite fiers et chanceux
À toutes nos momies

Hors la poisse
dites-vous

Mais les jambes coupées

N'entendez-vous rien ?"



Par ses dessins, volontairement en noir et blanc, Jacques Lacomblez tente de jeter des passerelles sur les gouffres insondables entre les phrases, entre les jets de mots. Il crée ainsi une cartographie complice, mais qui n'est pas pour autant sans danger : je le soupçonne en effet de nous tendre une main secourable pour mieux nous précipiter ensuite dans l'abîme. Parfois, un étrange dialogue s'établit, mots et dessins se parlent, se chuchotent je ne sais quel secret dont eux-mêmes n'ont pas la clef. C'est comme la rencontre entre deux rêves, puis chacun reprend son monologue, s'abandonne à sa propre errance.

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Peintre, dessinateur, poète, Jacques Lacomblez est né à Bruxelles. Très tôt il se passionne pour le romantisme allemand, la poésie et la peinture symbolistes, le surréalisme, puis la spiritualité orientale, non pas dans ses aspects religieux mais métaphysiques, ontologiques. Il rencontrera Breton, participera aux activités du mouvement surréaliste et à "Phases" autour d'Édouard Jaguer. Il aura aussi fréquenté en Belgique Marcel Lecomte, Achille Chavée, Marcel Havrenne, André Laurent, puis se liera d'une amitié indéfectible avec Claude Tarnaud dont les éditions "Les Hauts-Fonds", qui ont par ailleurs publié une anthologie de l'œuvre de Lacomblez, ont réédité assez récemment "L'Aventure de la Marie-Jeanne". De nombreuses expositions, en France, en Belgique ou à l'étranger, jalonnent son parcours où la poésie tient également une place importante, comme le montre le livre, "Le Chansonnier" qu'il a publié chez "Quadri Éditions", qui est par ailleurs une galerie d'art, avec des dessins ("Indécentes ellipses") de Georges-Henri Morin.


Il y a une sorte de hauteur mallarméenne dans la poésie de ce
dernier livre de Jacques Lacomblez. Elle tient à distance la réalité dans ce qu'elle peut avoir de trop prosaïque, de banale. Ce poète de "la plus haute tour", qui se soucie peu des tendances à la mode, cherche à opérer une transmutation du réel dans l'imaginaire, ou de l'imaginaire dans le réel, par la puissance du Verbe, sa pierre philosophale. Son creuset, c'est la langue, avec sa matière première qu'il faut purifier avec patience, son feu secret, son mystère et ses surprenantes métamorphoses. Voici un extrait de la première partie intitulée "Impromptus" :

Invisible
     La fenêtre parle :
La peau du bois
      saigne au blanc de l'œil
La cendre neige
      sur les transes d'iris
La fée pleure
      les seins nus sous l'écorce
C'est l'aube qui pleut
      des roses du serpent

"Élégies" constituent la deuxième partie. Ce sont des poèmes d'amour adressés à "l'absente". Le ton est grave, sobre, d'une grande émotion pudique qui vous prend à la gorge. Toute paraphrase est inutile, les poèmes parlent d'eux-mêmes :

Ta voix pâlie
    et le gris du vent
Tes yeux de lac
    et l'écho des feux
Aux clos déserts
    de nos amours vertes
Viennent voler
    la clef des étoiles
Tu savais parler
    à la rose d'orage
Qui seule s'ouvre
    sous les voûtes sans âge
Mots tendres d'épine
    au léger goût de sang"



Cette fois, ce sont les dessins de Georges-Henri Morin, avec leurs créatures aux mœurs étranges, cruauté et humour, qui accompagnent les poèmes.


 
                                                        




                                                                 Par Alain Roussel



-"Une brève, une longue", de Georges-Henri Morin avec des dessins de Jacques Lacomblez, a été publié par le Grand Tamanoir (10€).

-"Le Chansonnier", de Jacques Lacomblez avec des dessins de Georges-Henri Morin, a été publié par Quadri éditions (25€).





mardi 12 décembre 2017

Christian Hibon : la vigie hallucinée...

Connaissez-vous Christian Hibon ? Si c'est le cas vous avez bien de la chance. Voilà un poète qui écrit depuis plus de quarante ans, mais qui se tient à distance. Les livres qu'il publie sont rares, souvent à compte d'auteur, à destination de quelques personnes qu'il choisit avec soin, dans une sorte de circulation secrète de l'écriture. Pour lui, la poésie est aussi une manière de vivre qui s’accommode fort peu de la banalité ambiante. Comme naguère à Calais où il placardait ses poèmes chargés d'anathèmes sur les arbres, il traîne maintenant depuis de nombreuses années sa longue dégaine, comme il le dit lui-même "sa silhouette d'ange déçu au détour des ruelles de la vieille ville", à Arles où souffle depuis toujours un vent salubre dont il se coiffe, non sans insolence. Si soudain, dans la nuit, vous entendez comme un grand rire de crécelle, ne cherchez pas : c'est le sien. Le rire n'est-il pas "son vin préféré" ? Le sentiment du dérisoire cohabite naturellement chez lui avec le sens de l'émerveillement et une mélancolie parfois. Il déteste une certaine poésie qui s'inspire de la vie quotidienne. Le réel, ce que Breton appelait le "peu de réalité", il préfère le traquer sans lui laisser de répit, chercher toutes ces fissures et lézardes par lesquelles l'imaginaire peut s'épancher en toute exubérance. Jubiler avec le monde par les mots, en toute liberté, telle pourrait être sa devise.

Aussi, ne soyez pas étonnés que Christian Hibon fréquente les fées, dans son dernier livre, "Dix, les trophées", publié et illustré par Marc Pessin, graveur, peintre et éditeur d'art comme on n'en fait presque plus, hélas. En dix textes courts, l'auteur nous fait entrer dans l'intimité de ses aimables nymphes. 
Voici deux "trophées" :

"Je regarde la santé des fées, elle sont si peu nombreuses qu'on dirait un miroir de poche brisé dans le sac à main des clairières. Leur pâleur est une poudre pour tous les nids, c'est le grand maquillage des oiseaux, ces princes de l'air dont les serres sont les bracelets de leurs maigres poignets. Quant à l'unique bague qu'elles réclament, il suffira de plonger un doigt dans l'une de mes veines."


"Elle sait très bien le nom des vents improbables qui viendront la coiffer. Il lui suffit d'épeler la moindre morsure de l'air.
Riche de nudité, son corps écoute la forêt pour laisser libre cours aux prétendants tapis dans l'herbe qui la réclament.
Nul ne sait son histoire, les plus heureux parlent seulement de l'écho de son silence."


(encre de Marc Pessin)


- Christian Hibon : "Dix, les trophées, journal d'un guetteur", avec des encres de Marc Pessin, Éditions le Verbe et l'Empreinte.


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Et voici deux extraits d'un tapuscrit inédit, "Première pression à froid" :

"D'où venais-tu ?
Il n'y avait ici aucune gare, aucune route. Seul un sentier que je portais du bout des lèvres dans cette plaine insolite, pouvait t'inventer. Et tu y as crû. J'ai oublié nos premiers mots, ils devaient être simples, telles ces pierres que tu lançais et que nous retrouvions sur le lit, le soir venu.
Tu es partie. La mélancolie de septembre est dans l'encrier : j'accroche chaque lettre sur les arbres jaunissant de l'été."


"J'ai suivi le chemin qui te ressemblait, j'ai reconnu les miroirs où tu étais passée, j'avais sur le dos le testament des étoiles. Mon propre scalp à la main, j'ai hurlé, jusqu'aux aigles inconnus pour te retrouver. À cette époque, la lune était un superbe hamac pour le ciel et je n'avais nul endroit où me reposer. J'ai retrouvé ton lit défait, ton lit qui se recompose quand je baisse les yeux, tel un phare effondré dans mes larmes."

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                                                          Alain Roussel







mercredi 15 novembre 2017

Le parti pris des larmes

Le dernier livre de Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", a de quoi surprendre. Il ébranle toutes ces habitudes mentales auxquelles nous tenons tellement. On veut absolument faire de la connaissance un objet de l'esprit, avec ses moyens bien rodés, souvent d'une grande froideur, que sont le raisonnement, la logique, au mieux on y introduit une sorte d'intuition métaphysique, perception directe indiscutable mais qui n'est pas prouvable, qui est de l'ordre de l'innommable, "docte ignorance" disait-on naguère. On oublie que tout processus de connaissance s'appuie sur le corps, que celui-ci existe, avec sa densité, son opacité, son impatience, son plaisir, son exaspération, parfois ses nerfs à vif et son mal être. C'est en définitive lui qui connaît, et la pensée n'est qu'un de ses instruments, certes privilégié. 
Les larmes – comme le rire – sont un mode d'expression du corps que notre société policée, peu friande d'émotions fortes, tolère à peine, hormis en certaines circonstances exceptionnelles. Il n'en fut pas toujours ainsi. La société médiévale tenait en grande estime, chez les mystiques chrétiens, le "don des larmes", signe d'une expérience spirituelle authentique, selon les critères de l'époque. Des pratiques semblables existaient aussi chez les kabbalistes, surtout parmi les disciples de Louria. Se laver les yeux par les larmes et purifier ainsi la vision pour atteindre à la connaissance dans une sorte d'abandon, de "lâcher prise", c'est l'impression que je ressens à la lecture du livre de Michèle Finck. Cela n'a rien à voir avec une démarche scientifique. C'est par le poème, d'une écriture souvent hachée, à l'imitation des sanglots, que l'auteure nous invite à voir le monde à travers les larmes aux multiples facettes et nuances :

"Larmes blanches -décapage  catharsis  exorcisme
Larmes noires -équarrir  désosser  calciner."

D'une grande culture qui touche à tous les arts, traductrice de poètes allemands (Trakl, Rilke) et auteure d'un essai sur Yves Bonnefoy, "Le simple et le sens", publié chez Corti, Michèle Finck nous fait voyager "par les larmes" dans la musique, la peinture, le cinéma et, en ce sens, son livre est une véritable anthologie transversale de plusieurs modes d'expression. Mais son regard, comme lavé par toute cette "eau" – larmes de tristesse, de joie ou de connaissance –, est avant tout celui du poète, en vers ou en prose, qu'elle est viscéralement :

"Amour  poésie  mort :
une  seule et même  œuvre."

ou encore :

"Poésie  peau nue
Vêtue seulement
De vent."


On referme le livre de Michèle Finck. Son écriture nous est venue avec la vague, elle repart avec elle par le ressac. mais il reste dans la bouche sur le bout de la langue un goût étrange, à la fois doux et piquant : c'est le sel, comme une saveur de poésie.

                                                                  Alain Roussel

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Michèle Finck, "Connaissance par les larmes", 208 pages, 17€, Éditions Arfuyen.





dimanche 20 août 2017

Lionel Bourg, les mots à vif

Il est toujours là, Lionel Bourg, avec sa révolte intacte, celle de sa vibrante jeunesse, insubordonnée comme il se doit aux abords d'un certain mois de mai de la fin des années soixante, avec sa colère contre toutes les formes d'hypocrisie, d'imposture, là, debout, à fulminer contre une société qui n'en finit pas de faire naufrage dans une mer de chloroforme, mais là aussi avec sa tendresse qui mouille le regard comme pour le rafraîchir, à crier son amour pour la poésie, pour la promenade à la Jean-Jacques Rousseau, pour toutes les "œuvres excessives" dans l'art ou dans la vie. Il sait de toute façon que "demain sera toujours trop tard", pour reprendre le titre d'un de ses derniers livres publié aux éditions "le Réalgar" qui ont eu la bonne idée de créer une collection de lettres ouvertes, forme qui lui convient parfaitement – tous les livres de Lionel Bourg sont d'ailleurs des lettres ouvertes en fenêtre sur la vie –; aussi ce qu'il a à dire il le dit maintenant, tant qu'il est temps encore, à grand renfort de "pelletées de verbes et d'adjectifs" avec sans doute le secret espoir d'enterrer le vieux monde, de l'étouffer sous un grand rire mélancolique qui n'oublie pas l'autodérision, signe de liberté. S'il invective ainsi le "peu de réalité", ce n'est pourtant pas de façon triviale, mais toujours dans une belle langue qu'il affûte avec arrogance pour mieux pourfendre. 
À la façon de Guy Debord avec "Panégyrique", c'est dans la "confession" que ce poète, en définitive pudique, nous émeut le plus : "Je suis d'un monde et d'un temps, d'une manière d'aborder autrui comme de fréquenter les choses qui ne subsistent qu'à peine ou, parmi les épaves, ne surnagent quasi plus. Nous ne possédions rien. N'avions de perspective que des après-midi trompées à dribbler des fantômes, des cieux mornes, encombrés de nuages grisâtres, des boues et des lacunes figées au crépuscule dans un firmament que griffaient les toitures des usines. L'été, je galopais sans crier gare par la campagne limitrophe, ne percevant au fond de mon désarroi qu'une vague rumeur, une plainte ou, subreptice, indécis, le battement d'un cœur. L'hiver, je contemplais le givre blanchir de ses fougères le carreau de la chambre..."

Avec "Watching the river flow sur les pas de Dylan", publié aux éditions "La passe du vent", Lionel Bourg évoque le célèbre chanteur poète, mais son livre n'est en rien une biographie. Dylan y apparaît plutôt comme un compagnon de route, intériorisé, de son adolescence, sans doute de toute sa vie, une sorte de voix complice qu'il porte parmi d'autres voix – Rousseau, Rimbaud, Breton, Proust... – dans sa pensée, autour de sa propre voix. Ce que nous livre Lionel Bourg dans ce livre ce sont des fragments d'autobiographie qui viennent, de façon non linéaire, exploser à la surface du présent et qui ont un tel pouvoir d'empathie que l'on se reconnaît intimement dans cette histoire personnelle, du moins pour la génération née dans les années d'après-guerre. Quand on fouille dans sa propre mémoire, c'est la même rivière que l'on regarde couler, avec cette même envie de fuir, de partir au fil de l'eau, par les fleuves et canaux, tout lâcher pour échapper à cette vie insipide, à défaut d'être misérable.Si Lionel Bourg n'a pas traduit les nombreux extraits des chansons de Dylan dont il irrigue son récit, c'est je crois pour une raison essentielle : elles sont inséparables d'une certaine tonalité de voix et d'une certaine musique de la langue. Tout le livre est par ailleurs ponctué d'extraits de nombreux poèmes ou proses poétiques, d'airs populaires, sans oublier les invectives du père et de la mère qui, reconnaissons-le, ne manquent pas de saveur et ont contribué, comme a contrario,  à forger un tempérament rebelle.
 Fragment :"Il me fallait déguerpir. Me délester des aciéries, des puits de mine et, en chasse d'une beauté qui m'était interdite, gagner le large ou caboter de port en port à la recherche de cet éden dont la virginité, c'était un drôle d'Adam, une drôle d’Ève chargée de bijoux égyptiens que Dylan hébergeait en ses verts pâturages, se refusait encore à moi, les fleurs, les baobabs ou les palmiers, les cèdres comme les palétuviers qui prospéraient au milieu de luxuriantes fougères, les glaces, les icebergs et les fjords, les landes, les bruyères empourprées et les ajoncs de son double septentrional ne rédimant ni la décrépitude ni la magnificence de plus en plus lépreuse d'une cité dont tout annonçait la faillite..."

                                           Alain Roussel



"Demain sera toujours trop tard" a été publié aux éditions "le Réalgar" (170 pages, 14 €).


"Watching the river flow sur les pas de Dylan" a été publié par les éditions "La passe du vent" (145 pages, 13 €).





 


vendredi 16 juin 2017

Dédicace à Jacques Goorma, par Alain Roussel

Certains poètes sont venus à la poésie par une expérience ineffable qui les a marqués d'une manière indélébile, dans leur chair et leur pensée. C'est le cas de Jacques Goorma qui raconte dans son beau livre, "Le Vol du loriot", publié par les éditions Arfuyen, comment dans son enfance, en regardant le ciel et se demandant ce qu'il y avait derrière, il fut soudain aspiré par un "gigantesque tourbillon" dans l'espace infini, l'impression de tomber à l'envers. Ce qu'il vécut en cet instant relève de l'indicible. Il lui faudra apprendre à amadouer l'espace, à voler selon certains rites, à la façon du loriot, ou plutôt en une sorte de brasse ailée, dans ce "dehors du dedans" qui ne connaît pas de limites, mais l'expérience est si intime qu'elle en est presque incommunicable par les mots. Seul le silence, un silence d'une certaine nature, un silence vivant, presque charnel, permet de s'en approcher et si cet état trouve quelque part un écho c'est peut-être dans la musique et la poésie.


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Il y a dans le secret de notre présence au monde un lieu innommable où parle le silence. C'est ce silence-là que Jacques Goorma invoque dans l'un de ses derniers livres, "Tentatives", publié par les éditions "Les Lieux-Dits". Comment en effet dire le silence avec des mots ? Cela paraît presque impossible, mais Goorma relève le défi. Si le silence est le  jumeau invisible du mot, comme il l'écrit, le mot, par ses interstices, en est la face visible, à condition de dire au plus juste, écrire comme en même temps l'on efface. Chez ce poète, les mots sont à peine posés sur la page et il suffirait d'un peu de vent pour qu'ils s'envolent dans une sorte de lumière.
Il y aurait une indécence à se perdre en exégèse, alors qu'il suffit de lire quelques-unes des "tentatives" de Jacques Goorma pour essayer de dire ce silence en nous qui n'appartient à personne, cette "immensité que nous sommes" :

Tentative XXXI

de frêles passerelles tanguent
au-dessus du silence

les mots sont souples
sous les pas de la langue

une lueur avance
en même temps qu'une voix

Tentative XXXII

le secret 
du silence

n'est pas 
l'absence de parole

mais
sa lumière

Tentative LI

je sais
que je suis

mais j'ignore
comment je le sais

et comment dire
ce que je suis

Tentative LII

demander aux mots
de décrire le silence

c'est demander aux nuages
de parler du ciel


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On connaît la célèbre "Illumination" de Rimbaud, "Dévotion" dont le manuscrit n'a jamais été retrouvé mais qui est l'un des poèmes les plus énigmatiques de la poésie française. Il commence par une série de dédicaces dont la première est : "À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem : – Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. – Pour les naufragés."
C'est à un exercice semblable que se livre Jacques Goorma dans " À" qui vient de paraître aux éditions "Arfuyen". D'un lieu insituable en lui-même, il guette, observe. Il interroge le monde et toutes ces sensations, toutes ces impressions, toutes ces notions qui accompagnent une vie. Goorma est un poète de la présence, et même de la présence derrière la présence. Ses hommages et dédicaces se répondent et font voyager l'énigme d'être là, avec sa part irréductible de silence et d'impossible à dire. Mais chez Goorma cette obscurité peut devenir lumineuse, révélatrice, portée par la simplicité de l'écriture et prête à prendre son envol. De façon très pudique et souvent avec humour, se faisant tour à tour métaphysicien ou moraliste, il nous parle de lui, en  grand amoureux de la vie sous toutes ses formes. Il y a comme un art d'exister dans son livre, une sorte d'invitation à s'éblouir chaque matin. En voici quelques extraits :


Au matin

quand la nuit peu à peu
déboutonne sa robe
le corps du jour frissonne

À la belle

son corps vêtu de cascades
ressuscite une jungle
au milieu du trottoir

À l'entrée

voici une chaise en bois
vois-tu la chaise
ou vois-tu le bois ?

Au rendez-vous manqué

certains mots
se trompent de jour

Au mot ballon

le silence qu'il contient
le rend insubmersible

Au vivant saphir

écrire
se tenir
à la pointe extrême
à la crête du vivre

À l'effacement

l'oiseau emporte le ciel
avec lui

À la poésie

attention 
danger de vie

À l'aventurier

où qu'il aille
c 'est toujours sous le ciel
de son chapeau



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"Tentatives" a été publié par les éditions lieux-Dits (15€, 110 pages)

"À" a été publié par les éditions Arfuyen (14€, 134 pages)













mardi 16 mai 2017

La poésie vient en marchant

Le livre que vient de publier Sandrine Cnudde, "Patience des fauves" aux éditions érès, n'est pareil à aucun autre. Il est parsemé de poèmes, de prose et de nombreuses photos formant pourtant un ensemble qui n'est pas disparate : un fil les relie, c'est celui de la marche et du sentier sur lequel elle s'exerce. En effet, toute la vie de Sandrine Cnudde, qui fut paysagiste et jardinière, est rythmée depuis 2006 par une déambulation dans les territoires, que ce soit les Pays-Bas, le tour du Mont Blanc ou l'Écosse. Ici, dans son dernier livre, c'est la Lozère autour de Marvejols qui est ainsi parcourue, le plus souvent à pied, au gré des saisons. À chaque instant de sa longue randonnée, elle est à l'affût, tous les sens aux aguets pour saisir ces petits détails de la nature qui construisent l'émotion, s'abandonnant totalement au paysage et se laissant transformer par lui. Il y a un moment dans la marche où elle se confond avec le paysage, la pensée comme suspendue, et le corps envahi par un mélange d'ivresse et de fatigue. 
L'expérimentation menée par Sandrine Cnudde dans ce "territoire des loups", ainsi qu'elle désigne la Lozère, ne concède rien à la littérature ; elle est le reflet du vécu, un "essai de géopoésie subjective", selon ses propres mots. Mais laissons-lui la parole : "En partant de chez moi à pied pour rejoindre ma résidence d'écriture, près de 200 kms à l'ouest, il me semble avoir accompli non pas un acte courageux (quel serait le courage de faire ce que l'on aime en totale liberté ?) mais d'avoir participé à une écriture du territoire, où mon chien et moi avons évolué dans des paysages bien connus, déjà explorés par le passé, dont le temps pour les traverser nous imprègne en profondeur, moi-même écrite par le territoire dans une reconnaissance infusée... Tout ce que j'ai vécu, vu, entendu, senti fait partie de moi comme je fais maintenant partie de la voie qui relie Uzès à Marjevols, pas juste de la ligne de cheminement mais également de ce qui rayonne d'elle..."

Du paysage qu'elle va traverser, Cnudde s'invente une cartographie, sans doute pour amadouer les lieux malgré la quête du "sauvage" qui la préoccupe. Mais curieusement c'est une cartographie blanche qui ne dessine que des contours, une cartographie intérieure en quelque sorte dont le récit vient au fur et à mesure constituer la toponymie et le relief.
Et pour finir, extrait du livre, ce poème qui ressemble à un haïku :

Un os caché
flûteau des tanières
joue.
Nous pouvons nous reposer."

                                                            Alain Roussel

"Patience des fauves", de Sandrine Cnudde, a été publié par les éditions érès, dans la collection PO&PSY, dirigé par Danièle Faugeras et Pascale Janot. 160 pages, prix 20€

https://www.editions-eres.com/theme/788/po-psy





lundi 10 avril 2017

Jean-Pascal Dubost : un loup dans la bergerie de la langue

On peut réserver son voyage et s'installer tranquillement dans le train de l'écriture en sachant où l'on va et à quelle heure on arrive, avec pour seul risque un retard en mots. Jean-Pascal Dubost n'est pas de ceux-là. Ce qu'il aime, c'est la forêt inextricable de la langue, là où l'on peut encore se perdre ou trébucher sur une racine, dans tous les sens du mot "racine", où l'on peut se déchirer la pensée à quelques ronces, voire se la mettre en lambeaux. Son dernier livre, "fantasqueries", publié aux éditions isabelle sauvage, nous entraîne dans ce qu'il appelle lui-même "un petit désastre jubilatoire" où prévaut l'oral, avec tous les écarts qu'il permet, sur l'écrit. Sa poésie est celle d'un loup dans la bergerie du langage. 

Il est à cet égard significatif qu'il évoque, dans l'un des premiers textes qui composent ce "livre-assemblage", Bleiz, à la fois sous sa forme primitive d'homme-loup ou d'homme des bois, et sous la forme christianisée (Blaise) telle qu'on la connaît dans un récit de Robert de Boron rattaché à la quête du Graal où il apparaît comme le confident et le scribe de Merlin "l'Enchanteur" dont il met par écrit les révélations. Car en s'identifiant symboliquement à Bleiz, Jean-Pascal Dubost devient le narrateur de cette parole sauvage – de ce Merlin –, que chacun porte en lui et qui ne nous appartient pas, qui nous traverse en meute, furtivement et à vive allure. 

Il compte sur le rien, le "personne", pour porter toutes "les fictions du monde", comme Pessoa en portait tous les rêves. Tout alors devient possible dans la langue et l'auteur ne s'en prive pas. Qu'il nous livre son autobiographie, qu'il critique sur un mode dérisoire les informations dont nous accablent les médias, qu'il aille faire ses courses, qu'il évoque dans ce qu'il appelle un "entretissage" le livre de Valère Novarina, "Le Vrai Sang", il y a toujours ce fil narratoire – du poil de loup gris – qui passe d'un texte à l'autre et qui les coud à l'hirsute. 

La langue, Dubost la recompose comme il l'entend, dans un plaisir sonore. Il découpe les mots à l'emporte-pièce, les rafistole, les maltraite, les invente, joue sur les étymologies très librement, appelle certains mots du vieux français à la rescousse quitte à les déformer parfois, mais sans jamais perdre de vue le Sens, ce qui le différencie des tentatives de poésie phonétique de Hausmann ou Schwitters. Voici un extrait de "fantasqueries" :

"Xyloglottissme et cataglottisme sont à mon goût dans la bouche, sans aucune peur des mots à ra-rallonges et à coucher dehors, nonpareils et biscornus, imbitables et loufs et zarbis et à mastiquer, comme l'imprononçable mot dont il n'existe aucune affirmation officielle quant à la véracité de lui qui a phobie, la peur, mais aussi hippopoto, gros, monstro, gigantesque et sesquippedalio, les longs mots, alors signifiant "Peur des mots trop longs", n'aucune attestation, auquel toute entrée en dictionnaire est refusée, par ainsi l'hapax que voici-là, dans lequel s'agglutinent un hippopotame et un monstre sans doute terrifique mesurant un pied et demi, et peur aucune n'ai de l'inconnu lexical, peur aucune en temps de pantophobie généralisée et contagieuse et carabinée dont il faut n'avoir cure et qu'elle n'aille entamer le goût de tout logo – en des entraînements logolatiques coulés en formes logaédiques et tout goût pour tout mot qui sort de l'ordinaire comme l'hippopotomonstrosesquippedaliophobie..."

                                                
                                                          Alain Roussel

"Fantasqueries" (98 pages, 17€) a été publié par les éditions isabelle sauvage.