lundi 22 juin 2020

Petr Král, la voix des lieux et des choses s'est éteinte







Adieu, Petr

        Pour Wanda

Passe le vent
il a emporté l’ami Petr
ce n’est pas vers les étoiles
celles-ci tu les aimais surtout tombant
au bord d’un toit ou dans une flaque
« il y avait l’épave de la Grande Ourse échouée
    sur le sommier grinçant du matin »
écrivais-tu
ton Paradis était ici
comme un léger flottement
parmi les choses en apparence banales
tous ces petits riens de la vie quotidienne
dont tu savais déchiffrer le vocabulaire
dans d’infimes détails dont la rencontre 
créait la surprise
tu nous as d’ailleurs présenté au fil des livres
les divinités tutélaires de ta mythologie personnelle
le pont la passerelle la valise le train les lavabos
le marché l’hôtel la pluie le vide les toits
le mannequin le tournant le topinambour
le rasage le gris les coulisses le barman…
à la terrasse d’un café
ou au cours d’une promenade
ton regard était toujours à l'affût
de ces rencontres improbables que tu suscitais
dans la matière même du monde
entre des objets et des espaces
la réalité se mettait alors à murmurer
à parler par ses interstices
et cette rumeur était poésie
elle ne montait pas vers le ciel
tu as toujours eu en horreur l’emphase
mais elle rôdait dans la ville
souvent au crépuscule et sous tes fenêtres
c’était une sorte d’atmosphère
avec « son poids et son frisson »
qui pouvait varier selon les heures et les saisons
seul le mystère concret du monde t’attirait
pas la merveille qui n’était pour toi
qu’un ajout inutile une parure
comment pourrais-je oublier le 10 rue Goublier
c’est là que nous tenions seul à seul
jusque tard dans la nuit
nos « séances métaphysiques » comme tu disais
ce n’était pas un atelier d’écriture
(l'une de nos séances métaphysiques
Petr est de dos)
tu avais horreur de ça
et je ne saurais décrire ce qui se jouait-là
je sais seulement que toi et moi
nous nous préparions pour le rite
et que notre rire désarçonnerait
au cours de nos échanges toutes les postures
et toutes les impostures
casserait le verre clinquant 
de toutes les constructions intellectuelles
que l'on croyait définitivement acquises
avec la complicité du vitrier
qui souvent passait miraculeusement
dans la rue vers minuit
en criant « vitrier » comme il se doit
pour tout vitrier digne de ce nom

mais le réel est en deuil
il a perdu son poète
on n’entendra plus ton pas feutré
de piéton métaphysique
même si je sais que te relisant
je referai chaque fois le voyage
accompagné de ton rire mélancolique
et d'un regard nouveau.

                                                         lundi, 22 juin 2020



Objets dérisoires que m'avait offert Petr
avant de quitter Paris en 2006. L'intention
humoristique est évidente, la complicité aussi





Et encore cet objet comme un dernier clin d’œil de ce poète
qui aimait surtout la ville et ses détours


Bibliographie sommaire en France de Petr Král :

- & Cie (inactualité de l'orage, 1979)
- Le surréalisme en Tchécoslovaquie (Gallimard, 1983)
- Routes du Paradis (Bordas et fils, 1981)
- Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème (Stock, 1984)
- Les Burlesques ou Parade des somnambules (Stock, 1986)
- Prague (Champ Vallon, 1987)
- Témoin des crépuscules (Champ Vallon, 1989)
- La poésie tchèque moderne (Belin, 1990)
- Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (P.O.L., 1991)
- Fin de l'imaginaire (Ousia, 1993)
- Le droit au gris (Le Cri & Jacques Darras, 1994)
- Quoi ? Quelque chose (Obsidiane, 1995)
- Le dixième (le Mécène, 1995)
- Aimer Venise (Obsidiane, 1999)
- Le poids et le frisson (Obsidiane, 1999)
- Notions de base (Flammarion, 2005)
- Pour l'ange (Obsidiane, 2006)
- Enquêtes sur des lieux (Flammarion, 2007)
- Vocabulaire (Flammarion, 2008)
- Cahiers de Paris (Flammarion, 2012)
- Accueillir le lundi (Les lieux-dits, 2016 – prix Jean Arp)
- Ce qui s'est passé (le Réalgar, 2017)
- Déploiement (Lurlure, 2020)
- à paraître : Espace (Obsidiane, fin 2020)

Par ailleurs, Pascal Commère a consacré un bel essai à Petr Král, avec de nombreux extraits, aux éditions des Vanneaux.

N.B. : tout poète se rendant à Prague ou à Venise prendra plaisir à lire les livres que Petr a consacrés à ces deux villes ("Prague", "Aimer Venise", voir ci-dessus).

Quelques extraits de ses œuvres :

Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (P.O.L.):

Au bord du monde et de l'été qui le frôle discrètement,
le café plongé dans le calme est lui-même un monde.
    Pourtant tout se retire
vers le fond du tableau, là où le jour devient souffle serein,
eau limpide livrée dans les coulisses matinales
au va-et-vient de vagues sans mémoire. Le regard
passe simplement, avance sans effort à travers la salle
    déserte
vers la lumière de l'entrée ; vers la couche ultime ou de
    nouveau l'on sort
sur le seuil. Tant de non-savoir
insiste fatalement du dedans : du fond où un silence
    éloquent couvre tout, même notre incertitude
d'être déjà venu ; de débarquer là pour fuir le foyer
ou l'étendue glaciale de l'exil. Chute vers la liberté d'un
    ailleurs
et chute en arrière, vers l'abri. Cela suffit pour ramener
    l'espace du jour
à un dimanche étale, à la blancheur froide d'une feuille
    vierge
ouverte largement nulle part. Nous sommes là
et ne sommes pas là, comme d'habitude. Le portemanteau
    orphelin dans un coin, les quelques tables exposées
    alentour
aux faveurs du regard et à la tendresse fugitive des reflets,
ne sont que des balises grâce auxquelles le vaste décor
prend indifféremment ses mesures...

Le poids et le frisson (Obsidiane) :

LE SEUIL, EN MARCHANT

Doucement maintenant, il suffit de lever le regard vers le ciel gris
au-dessus des arbres, le long du boulevard,
pour sentir monter une tendre certitude :
l'orage va venir. Ce qui nous pousse derrière, la main marâtre,
    assassine,
et tout ce qui s'y engouffre dans l'abîme de la nuit passée, avec le fracas
    et les cris des guerres,
ne pèse plus. À peine si quelqu'un lève le bras devant nous
et, de l'index dressé, touche un nuage, pour prendre son pouls. Il
    suffira d'enfoncer là-bas, plus loin, son peu de poids
dans l'accueillante congère de poussière, de la laisser déborder à peine,
    avec soin,
les contours luisants de nos chapeaux, les épaules raides du veston.
L'orage sera là et nous, entiers, dans ce court battement de porte contre
    le cadre,
à jamais pris dans notre misère et déjà dehors, ensemble et seuls.
    À chaque pas de plus vers l'avant,
c'est l'orage lui-même qui s'y lève, va vers nous. Déjà dans l'ombre
    du passage, sur un éventaire,
le jouet en plastique lui d'un jaune cru et hilare
au milieu des bananes entassées.

Accueillir le lundi (Les lieux-dits) :

SE SURPRENDRE

"La vie est moyennement drôle
d'autant que c'est notre seul bien"
dis-tu en toi-même

Il est midi un dimanche tu t'apprêtes à te laver dans la salle
    de bains
pensant à la petite taille de V.R. comme si là-bas au loin
elle rentrait encore davantage dans la terre
tu entends la rumeur vide des boulevards périphériques
tard dans la nuit quand l'ultime cri s'y est éteint
tout comme le tintement d'une lame de couteau contre le bord
    du trottoir

Dans la petite corbeille accrochée au mur pointent en tous
    sens
contre le blanc du carrelage des brosses à cheveux des peignes
et des ciseaux formant un importun bouquet d'objets


Ce qui s'est passé (le Réalgar) :

Quand après un interminable dimanche vint enfin
le lundi il fallait cette fois un peu freiner
l'écoulement du temps

Ce n'est que jeudi où il redevenait possible
de lever la tête et partir d'un pas plus décidé
n'était la perspective du samedi et de sa fin désastreuse
(la tête au trou ou dans le seau à glace)

le dimanche suivant heureusement se termine par un
    crépuscule
où les filles marchent sur l'autoroute en escarpins à hauts
    talons
(le va-et-vient blanc des cous-de-pied refroidissants
au-dessus du gris froid de l'asphalte)
et accompagnées de leur bruit changent en dames distantes


Déploiement (Lurlure) :

CAFÉ SCHWARZENBERG

À la surface des miroirs du célèbre café
ne remonte plus le zeppelin gras et blanc
d'une fumée de cigare Seuls les serveurs sont toujours en noir le
    vice caché ne cesse de pointer
en poil vert vif au fond tapissé du décor

Quand les Russes ont envahi les lieux
à la fin de la guerre ils ont tout détruit avec soin tirant dans la
    glace après un coup de mousseux
comme vers le cosmos bâillant (dirait-on) Pas une trace pourtant
    n'est restée
de leur passage nul filet rouge n'a taché les gris du stock
    chambardé
ni les pages des journaux vite fânés
qui recommençaient à couvrir le marbre des tables

Les ladies vieillies qui arrivent à présent
n'ont pas davantage le rouge dans leur répertoire
excepté celui des joues d'une alcoolo au large sourire
La veste qu'un gentleman-farmer a mise pour siroter sa bière
est verdâtre façon chasseur les têtes des dames sont encore
    hideuses
de diverses façons – un cube aux cheveux teints une longue
mine d'institutrice éducativement pincée – on plonge en chacune pour
   y faire battre un peu son propre pouls solidaire
dans une profondeur différente

Mais il est temps de repartir pénétrer dehors parmi les éclats et
    les lumières humides
de la ville du soir comme dans une illusion apaisante un mirage sans
    profondeur à peine ondoyant
non il est vrai sans l'espoir du sanglant joyau
d'un bout de viande peut-être d'un os luisant en bleu néon
dans le noir derrière la cuisine




mercredi 15 janvier 2020

Journal de lecture : Sándor Weöres




Malgré les efforts de Ladislas Gara, Jean Rousselot, Gyula Illyés, et plus récemment Christophe Dauphin et Anna Tüskés ("Les orphées du Danube", aux éditions Raphaël de Surtis), la poésie hongroise est mal connue en France. Il faut donc saluer la belle initiative des éditions érès (collection PO&PSY) qui a publié récemment "filles, nuages et papillons", des extraits choisis de l'œuvre de Sándor Weöres et traduits par la poète Cécile A. Holdban, de mère hongroise, et qui était tout naturellement la mieux à même de réaliser ce projet. Peu de choses ont été publiées en France de cet auteur pourtant très important dans son pays, à quelques exceptions notables dont "Dix-neuf poèmes", traduits en 1984 par Loránd Gáspár, Bernard Noël, Ibolya Virág. "Filles, nuages et papillons" est une courte et précieuse anthologie de ce poète, parsemée des encres d'Annie Lacour et présentée dans un petit coffret très esthétique. Ce sont des citations brèves, dans l'esprit de cette collection, mais qui donnent comme une résonance de la quête poétique de cet écrivain. En voici quelques-unes :

VISION AGRESTE

L'oiseau
s'envole,
derrière lui l'herbe folle se redresse.

L'EMPREINTE

La fille de ferme a traversé la route,
elle a laissé dans la poussière
l'empreinte de ses cinq orteils nus.

L'ÉTRANGER

Dans la foule il est seul,
mais nombreux dans la solitude.

ÉNIGME

Je viens d'une forêt
où je ne suis jamais allé.
J'évite une forêt,
et j'y habite pourtant.
Je vais dans une forêt,

où je n'arrive jamais.

LES FLEUVES

Les fleuves résonnent l'un dans l'autre
paraissent s'entrelacer l'un l'autre
abandonnant leur propre déclin
sur un chemin d'exil
sur un galop imprenable
maintenant et pour longtemps encore.

Et quelques aphorismes :

Clef close.

La poussière se hâte. La pierre a le temps.

Cristal de vent.

Ils s'entrelacent dans un miroir sans cadre.

Séparé de face.

La silhouette est immobile, seule son apparition danse.

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                                                             Alain Roussel

Sándor Weöres : filles, nuages et papillons, éditions Érès, collection PO&PSY, 12€

Si vous souhaitez faire plus ample connaissance avec ce poète, je vous conseille cette interview de Cécile A. Holdban, suivie de son discours à l'Institut hongrois de Paris, le 3 avril 2019, lors de la présentation de ce livre dont on espère qu'il sera suivi par d'autres publications. Voici le lien :

https://litteraturehongroise.fr/interview-avec-cecile-a-holdban-traductrice-de-sandor-weores/




jeudi 21 novembre 2019

Lettre ouverte à René Pons, en réponse à sa "Lettre ouverte au poète Han shan qui vivait au VIème ou VIIème siècle de notre ère".


Cher René Pons,


Je viens de lire votre "Lettre ouverte au poète Han shan qui vivait au VIème ou VIIème siècle de notre ère". Je ne suis pas étonné que vous ayez choisi comme destinataire cette figure presque légendaire et inclassable que tantôt l'on rattache au taoïsme, tantôt au bouddhisme tch'an. La solitude intérieure rapproche. Vous ne vivez pas dans une caverne, mais vous aussi vous êtes seul, au milieu de la foule et ailleurs. Comme Han shan, vous avez le goût de la trace discrète et, de votre vie, l'on sait peu de choses. À sa façon, j'ai l'intuition que vous auriez aimé écrire sur les rochers, les arbres ou les murs. Vous ne l'avez pas fait. Mais heureusement que vous avez écrit tous ces livres où vous avez déployé un regard sans concession sur le monde et sur vous-même ! Qu'est-ce que je fais là, cette question vous semblez vous la poser sans cesse, et Han shan se la pose avec vous, et nous aussi. N'est-ce pas la grande énigme de toute vie ? La mort a toujours été votre hantise, surtout celle qui est à l'oeuvre dans l'existence même, regardant le monde et les hommes "derrière ses lunettes noires". Comment résister à cette déchéance qui ronge inexorablement nos sociétés ? Vous n'êtes pas homme à danser dans le désastre. Pas joueur ! Vous avez trop le sens du "profond sérieux de toutes choses, y compris le plaisir et la joie", pour faire semblant. Votre défense, ce sont l'ironie et le sarcasme, mais avec une sorte de gravité. On croit que vous détestez le monde entier. Certains vous prêtent même une méchanceté. On vous connaît si mal ! Toute votre écriture, par son style, montre que vous avez au contraire une haute idée de l'homme, malheureusement mise à mal par la réalité sordide qui lui est faite. 
Vous partagez avec Han shan la même complicité avec la nature. Dans votre lettre, vous lui écrivez : "Tu t'asseyais devant la grotte où tu avais choisi de vivre, dans cette position qui porte le nom d'une fleur, au pied de la falaise, et immobile, sans penser, tu écoutais les oiseaux qu'accompagnait le murmure d'un torrent dans le fond d'une gorge, tu regardais pousser les feuilles après l'hiver, tu les voyais se rider en été sous l'effet de la sécheresse, puis se diaprer de multiples couleurs et enfin tomber à l'automne, formant un court moment, avant que ne vienne la pluie ou les premières neiges, ce tapis bruissant dans lequel tu poussais tes vieilles sandales de paille..."
Et vous écrivant cette lettre, je regarde par ma fenêtre : les dernières feuilles accrochées aux arbres attendent patiemment le passage du vent.

                                                                   Alain Roussel

René Pons : Lettre ouverte au poète Han Shan qui vivait au VIème ou VIIème siècle de notre ère (éditions le Réalgar, 4,50€)


dimanche 13 octobre 2019

Journal de lecture : Claude-Lucien Cauët

Et si l'on parlait d'amour ? Une certaine poésie d'aujourd'hui a déserté ces territoires de braise. Peur de s'y brûler ? Il y va d'un certain climat de la passion qui exige une grande liberté de langage: ne pas avoir peur des mots, se mettre à nu et oser.  C'est ce que tente Claude-Lucien Cauët dans son livre : La Fiancée vespérale. Comme son titre l'indique, cette fiancée vient sur le soir pour embraser les crépuscules et faire table rase du passé. Il y a dans son long poème une alchimie intime entre deux êtres, corps et pensée : "la fusion à brasier de nos solitudes", écrit-il. Ces deux-là sont unis par un pacte. Leur amour est une magie pour conjurer "l'effroi" du réel et reculer les limites, toutes les limites. L'amoureux a tous les pouvoirs et règne par l'imagination. Le monde n'a qu'à bien se tenir. Par l'exaltation de sa langue – "un bouquet de vocabulaire jaillit du contact de nos peaux" –, Cauët érotise l'univers entier qu'il relie au corps de la femme aimée. Et c'est comme une danse, celle d'Éros et de Thanatos, au milieu des désastres d'un millénaire déjà agonisant, à peine commencé. La vie réinventée par l'amour, c'est ainsi que je ressens ce livre. 
Claude-Lucien Cauët l'a publié par ses propres moyens, le vouant ainsi à une circulation très, trop secrète. Un éditeur ?







Frontispice d'Alice Massénat




EXTRAITS :

à la ridelle de nos vents j'accroche des
     flammes sculptées à même la chair
nous serons marqués au front d'une étoile si
     lointaine que son acmé ne pourra atteindre
     nos pénates d'argile
la valse hoquette tandis que l'œil tourne au 
     piquet
et nous basculons longuement dans un océan
     de plumes où les voluptés s'éternisent

À la minute alanguie sur le marbre de la
     chaussée
au souffle qui irise le lac
nos mains de gentiane s'enveloppent d'un
     parfum de bois et de mousse
marche nuptiale à la mode parsemée de rires 
     dans nos mandibules déhanchées
les canards se moquent
les musiciens s'accordent
nous cherchons l'égarement des contes
     enfantins

...

je te montre les chaînes brisées du voleur de
     feu
la pierre à fusil déjà en fleurs
le renard scalpé par les ongles de l'hydre
le diamant serti dans l'ombre d'une châtaigne
il suffit que je te prenne par la main pour que
     s'éveillent les génies de la taïga qui
     exaucent tous les vœux...

...

la syncope congrue balaye le défilé
je t'emmène à la dérive des océans
là où la roche grimpe aux rideaux des nues
je veux te montrer sur la falaise en débris les
     restes du festin des rois
et si tu flanches aux passages scabreux je
     saurai te tirer à la sourde faille
viens ma recluse d'antan pour une nouvelle
     année
viens te coller à mon rocher de nerfs par ta
     coquille tendre
incruste ta chair en marquant la mienne aux fers
je t'attends dans mon sampan au coin du
     suroît déjà
viens te dissoudre et m'inonder de feu

...

Né sur la cinquième corde de l'alphabet j'ai
     ruiné les sauts de l'ange
naguère ma brassée était vide et mon cœur en
     attente de poignard
d'un baiser d'encre tu m'as tiré du grabat
j'ai les yeux frottés de ta gouaille

le monde que nous habitons est à l'aplomb
     haut
créé par la déchirure de la passion
nous y brûlons nos vies franches de terreur

j'ai déterré pour toi les vases de parfum
     laissés par la pluie dans sa fuite au cordeau
une odeur de palissandre te revêt de sa cape
     et te vante à tue-tête
d'autant que dessous tu ne portes que la
     cadence de ma main

...

je t'aime à l'aventure qui se raconte dans les
     ports
à l'incendie des palmes pour les sueurs d'avril
au gréement des épaves reprises par la marée
je t'aime à l'aune des meurtres au sang jailli
dans les bouges parce que très en verve
aux escaliers de terre farcis de pierres
     philosophales
je t'aime à l'émeute qui renverse les statues
au torrent furieux noyant des troupeaux de
     buffles
à la digue cédant au mascaret pétri de lune
je t'aime à la lave du volcan qui éjacule au ciel
     son sperme de cristal
par un ébranlement des villes toutes en
     lumières
à l'éclipse qui amuït la faune des savanes
je t'aime au feu de tes prunelles en ravage de
     printemps

...................................................................................

                                                 Alain Roussel

Claude-Lucien Cauët : La Fiancée vespérale (aPa, 80 pages)







lundi 7 octobre 2019

Journal de lecture : Mary-Laure Zoss

Comment parler de la poésie autrement que par la poésie ? Il y a comme une indécence à gloser plus qu'il ne faut, surtout si le recueil est court et se suffit à lui-même. C'est le cas de Á force d'en découdre, de Mary-Laure Zoss, publié aux éditions le Réalgar. 
Dans ces proses à forte intensité poétique, dans une "langue brûlée", elle nous crie son "effroi" d'être au monde, cernée par tous ces murs, dedans dehors, "la vie fracturée de partout", et avec en plus l'impression d'être née "l'âme bossue". Elle a mal à son réel, Mary-Laure Zoss. Pourtant, des rêves l'embarquent. La vie est à réécrire et il reste un peu de lumière dans les murs qu'il faut aller patiemment extraire. Et de toute façon les mots sont là pour en découdre et "faire contrepoids, redresser autant qu'il se peut la voussure". 




Extraits :

un jour sur deux, tout au moins, on a le cœur tiré hors, d'un coup la douleur nous envoie par le fond, on attend là, dégrisés, béants sous les hautes fenêtres ; fagotés à la diable, on a passé jupes et tricots feutrés, pantalons trop courts, on se récrie contre la lumière arrêtée dans les murs, dans le plafonnier couleur de nicotine, nos corps ne sont plus qu'étuis à brouillard, papier bible autour d'un froid ; à occuper l'intérieur, on s'éprouve si peu habiles, comme à l'emplir de quoi, songeant creux ; d'un rembourrage de sciure ou de l'attirail des rêves, comment s'y prendre pour la combler, cette misère anfractueuse, si seulement, oui si seulement on pouvait s'y instruire
.......

quand nos contrées sont du nord, de lierre, de limons jaunâtres ; par les vieilles bornes on se carapate, qui croulent dans les talus, par les débris de ciel envasés sous la ronce, vers les hêtres on tire sur la droite, on feinte, voyez-vous ; les trois quarts du temps pour s'extraire, il faut manœuvrer, conjurer comme on peut l'enlisement, tel est notre lot, d'avoir à se tirer sans répit de terres éventrées, on prend la tangente là où les pluies ravinent les fûts tombés, leurs fractures esquilleuses, on ne laisse pas d'aller plus loin, de se dépêtrer des fanges ; jusqu'au déploiement, au-delà du contour, de l'étendue sans nuages

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                                                             Alain Roussel



Mary-Laure Zoss : À force d'en découdre, aux éditions le Réalgar (50 pages,10€)

samedi 2 février 2019

Journal de lecture : René Pons


réf. Montpellier Méditerranée Métropole
S'il a publié une trentaine de livres chez différents éditeurs, dont Gallimard et Actes Sud, René Pons est un écrivain discret, loin des "flonflons de la fanfare". Il n'occupe pas les scènes médiatiques ou culturelles, "tant de discours, tant d'enflures". Qu'irait-il y faire ? La poésie est ailleurs et il le sait. Aucun de ses livres, souvent assez courts, ne peut laisser indifférent tout lecteur qui attend des mots autre chose qu'un divertissement. Un ouvrage qui laisse le lecteur en l'état où il l'a trouvé et dont on devine qu'il n'a pas modifié en quoi que ce soit son auteur, est un ouvrage inutile", écrivait naguère Maurice Nadeau. Aussi ne peut-on que se réjouir de la publication par les éditions le Réalgar, dans la collection l'Orpiment, dirigée par Lionel bourg, de ce nouveau livre de Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral.
Ça part d'un rêve, "une ville bombardée ou détruite par un tremblement de terre" et où l'auteur marche, marche sur les gravats, ne sachant ni d'où il vient ni où il va, cherchant seulement un peu d'air pour respirer. Et au réveil la même sensation d'étouffement l'assaille, l'impression d'être plaqué contre un mur. Pour quelle exécution sommaire ? L'exécuteur, il se précise au fil des pages, entre réalité et cauchemar : c'est la mort, la mort drapée dans ses oripeaux, le vieillissement et la maladie. Pons l'observe dans ses agissements machiavéliques et sournois, sur lui-même comme sur la société qu'elle gangrène peu à peu, inexorablement. Il y a, chez cet "ascète du malaise", une lucidité sans concession, désespérée, sur les fins dernières de l'homme et du monde. Parfois, des moments de bonheur affleurent dans le présent, jaillissant de la mémoire, mais celle-ci "n'est qu'un rêve qui s'efface comme s'effacent les rêves". Il n'y a donc pas d'espoir ? Non, mon ami, il n'y a pas d'espoir. Face à la déchéance, il reste le soupçon, puis la dérision et le rire, un rire grinçant de vieille clé rouillée.
Curieusement pourtant, on sort réconfortés de la lecture de Gravats. Cela tient à la sombre beauté de l'écriture de René Pons, cette capacité de résistance, de dresser les mots en barricades contre l'imbécillité et la décrépitude. Chaque phrase sonne juste. Elle est peut-être le résultat d'un combat constant contre l'aphasie, mais elle est là, elle nous parle au plus profond et résonne. Et l'on se dit : ce qui est à l'oeuvre dans cette écriture-là, ce n'est pas la mort, mais la vie.





Extraits (mais il faudrait citer le livre entier) :

Ne plus lire. Brûler tous les livres. Regarder pendant des heures les étagères vides de la bibliothèque et attendre, attendre en oubliant les bruits du monde. Mais attendre qui ou quoi ? Attendre le surgissement de mots, de phrases, lavés de toutes salissures venues d'autrui. Rêve absurde qui dure le temps d'un éclair : nous sommes irrémédiablement enduits d'une boue mentale malaxée par les siècles ; et parfois, dans une subite appétence de pureté, nous rêvons de nous réveiller aussi nu qu'Adam avant qu'il n'eût mordu le fruit de la connaissance, avant que ne fût amorcée la catastrophe qui bientôt scellera notre fin.

Chaque jour, sans illusions, je bâtis mon monument de poussière. Chaque jour, comme une sentinelle, je me mets à l'écoute après avoir marché dans le silence du matin. Je laisse venir à moi des fragments de phrases qui volent. Je ne réfléchis pas mais, retourné sur moi-même, comme un gant que l'on vient de quitter, je guette des sens cachés que j'amalgame à l'aide de ma salive. C'est la voix du secret que je cache aux autres. La tentative, un instant, de me libérer de la loi. Du regard de ceux qui ne me voient jamais comme je suis, mais comme ils veulent que je sois. La tentative d'entendre enfin ma véritable voix si fragile, ce monument de poussière que je bâtis, sans illusions, chaque jour, et qu'un vent prochain réduira à néant.

Je ne vais nulle part. Depuis longtemps ma boussole est cassée. Je marche à l'aventure à travers un désert ; et au fur et à mesure que j'avance, j'accepte de devenir un autre et de laisser derrière moi le personnage que je jouais. Je ne joue plus aucun personnage. Comme dit la chanson populaire, avec son émotion simple et bouleversante : je suis comme je suis. Ici, plus que jamais, je suis seul dans le douloureux bonheur de l'absence au monde. Fantôme de moi-même que j'héberge dans le tréfonds. Je suis seul au milieu des uns et des autres, dans le secret de ma vérité, et les mots qui se tracent, plus que je ne les trace, sont l'empreinte d'une fuite silencieuse que certains peut-être sauront déchiffrer.

Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?


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                                                       Alain Roussel


René Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral, aux éditions le Réalgar (96 pages,15€)












mardi 22 janvier 2019

Journal de lecture : Anne-Marie Beeckman, Diane de Bournazel




Avec L'amante érectile, livre publié par les éditions Pierre Mainard, Anne-Marie Beeckman nous invite à entrer et nous guide dans une grotte inconnue de l'imaginaire où Diane de Bournazel exerce une sorte d'art pariétal moderne tout aussi mystérieux que celui que pratiquaient nos ancêtres. C'est à partir de ces dessins dont elle reprend le bestiaire, mais très librement, que Beeckman organise son propre rituel poétique, à forte connotation érotique. Le monde végétal et surtout animal est mis à contribution pour cette célébration d'un climat ardent, désir, plaisir et volupté, avec cette élégance verbale, qui porte haut la métaphore, sous les accents pourtant les plus crus. Tout autre commentaire est inutile. Lisez plutôt :

Ce territoire à ma façon du bourdon aux lèvres des roses.
Brise du mot, dansée par le quadrille des abeilles.
Nom chuchoté du lièvre
quand d'icelui s'apprête l'huis.
Nom secret sur les doigts des rainettes.
Pluie de lunules par effraction.
Vaste champ dévasté de ma paume.
Si je t'accepte, je m'ouvre au vent.

Au sanglier agenouillé je peux servir de cimetière.
Dans l'enclos de mon corps livré aux fins dernières, 
les bêtes apaisées rafraîchissent leur groin.




Je voudrais des bois de cerf
sur un cimier que j'aurais.
Le cuir me serait peau,
je danserais dans la clairière.
Ou bien la hampe sur le long cou des biches,
ou bien le feu follet à l'orée du malheur.
Le sinople, gorge de capucin.

Comment fuir la dépouille humaine ?
Comment marcher sur mes os ?
Rompre les lacs qui m'ensorcellent ?
Une grue couronnée survole la sentine.
Demain, demain, et son sabot élégant sur l'aventurine.



Mon cerveau reptilien est creusé de grottes,
mais dehors, la sélaginelle fleurit.
Il y a un troupeau à l'avers de mes ailes,
naseaux et groins hument le fleuve.
Le sang tressaille.
Le gnou n'est pas le gnon.
Des frissons parcourent l'échine
sous les dents de l'arbouse aigrelette.
La belette plonge son nez dans le plongeon.

Sur la glaise,
des doigts agiles font fi de mes droits.
Le cosmos est cette fleur qui n'attend pas l'été.
Il s'enflamme.


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                                               Alain Roussel


Anne-Marie Beeckman/L'amante érectile, poèmes sur des dessins de Diane de Bournazel/éditions Pierre Mainard (60 pages, 22€)