samedi 2 février 2019

Journal de lecture : René Pons


réf. Montpellier Méditerranée Métropole
S'il a publié une trentaine de livres chez différents éditeurs, dont Gallimard et Actes Sud, René Pons est un écrivain discret, loin des "flonflons de la fanfare". Il n'occupe pas les scènes médiatiques ou culturelles, "tant de discours, tant d'enflures". Qu'irait-il y faire ? La poésie est ailleurs et il le sait. Aucun de ses livres, souvent assez courts, ne peut laisser indifférent tout lecteur qui attend des mots autre chose qu'un divertissement. Un ouvrage qui laisse le lecteur en l'état où il l'a trouvé et dont on devine qu'il n'a pas modifié en quoi que ce soit son auteur, est un ouvrage inutile", écrivait naguère Maurice Nadeau. Aussi ne peut-on que se réjouir de la publication par les éditions le Réalgar, dans la collection l'Orpiment, dirigée par Lionel bourg, de ce nouveau livre de Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral.
Ça part d'un rêve, "une ville bombardée ou détruite par un tremblement de terre" et où l'auteur marche, marche sur les gravats, ne sachant ni d'où il vient ni où il va, cherchant seulement un peu d'air pour respirer. Et au réveil la même sensation d'étouffement l'assaille, l'impression d'être plaqué contre un mur. Pour quelle exécution sommaire ? L'exécuteur, il se précise au fil des pages, entre réalité et cauchemar : c'est la mort, la mort drapée dans ses oripeaux, le vieillissement et la maladie. Pons l'observe dans ses agissements machiavéliques et sournois, sur lui-même comme sur la société qu'elle gangrène peu à peu, inexorablement. Il y a, chez cet "ascète du malaise", une lucidité sans concession, désespérée, sur les fins dernières de l'homme et du monde. Parfois, des moments de bonheur affleurent dans le présent, jaillissant de la mémoire, mais celle-ci "n'est qu'un rêve qui s'efface comme s'effacent les rêves". Il n'y a donc pas d'espoir ? Non, mon ami, il n'y a pas d'espoir. Face à la déchéance, il reste le soupçon, puis la dérision et le rire, un rire grinçant de vieille clé rouillée.
Curieusement pourtant, on sort réconfortés de la lecture de Gravats. Cela tient à la sombre beauté de l'écriture de René Pons, cette capacité de résistance, de dresser les mots en barricades contre l'imbécillité et la décrépitude. Chaque phrase sonne juste. Elle est peut-être le résultat d'un combat constant contre l'aphasie, mais elle est là, elle nous parle au plus profond et résonne. Et l'on se dit : ce qui est à l'oeuvre dans cette écriture-là, ce n'est pas la mort, mais la vie.





Extraits (mais il faudrait citer le livre entier) :

Ne plus lire. Brûler tous les livres. Regarder pendant des heures les étagères vides de la bibliothèque et attendre, attendre en oubliant les bruits du monde. Mais attendre qui ou quoi ? Attendre le surgissement de mots, de phrases, lavés de toutes salissures venues d'autrui. Rêve absurde qui dure le temps d'un éclair : nous sommes irrémédiablement enduits d'une boue mentale malaxée par les siècles ; et parfois, dans une subite appétence de pureté, nous rêvons de nous réveiller aussi nu qu'Adam avant qu'il n'eût mordu le fruit de la connaissance, avant que ne fût amorcée la catastrophe qui bientôt scellera notre fin.

Chaque jour, sans illusions, je bâtis mon monument de poussière. Chaque jour, comme une sentinelle, je me mets à l'écoute après avoir marché dans le silence du matin. Je laisse venir à moi des fragments de phrases qui volent. Je ne réfléchis pas mais, retourné sur moi-même, comme un gant que l'on vient de quitter, je guette des sens cachés que j'amalgame à l'aide de ma salive. C'est la voix du secret que je cache aux autres. La tentative, un instant, de me libérer de la loi. Du regard de ceux qui ne me voient jamais comme je suis, mais comme ils veulent que je sois. La tentative d'entendre enfin ma véritable voix si fragile, ce monument de poussière que je bâtis, sans illusions, chaque jour, et qu'un vent prochain réduira à néant.

Je ne vais nulle part. Depuis longtemps ma boussole est cassée. Je marche à l'aventure à travers un désert ; et au fur et à mesure que j'avance, j'accepte de devenir un autre et de laisser derrière moi le personnage que je jouais. Je ne joue plus aucun personnage. Comme dit la chanson populaire, avec son émotion simple et bouleversante : je suis comme je suis. Ici, plus que jamais, je suis seul dans le douloureux bonheur de l'absence au monde. Fantôme de moi-même que j'héberge dans le tréfonds. Je suis seul au milieu des uns et des autres, dans le secret de ma vérité, et les mots qui se tracent, plus que je ne les trace, sont l'empreinte d'une fuite silencieuse que certains peut-être sauront déchiffrer.

Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?


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                                                       Alain Roussel


René Pons : Gravats, avec des dessins de Jacquie Barral, aux éditions le Réalgar (96 pages,15€)












1 commentaire:

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