lundi 6 août 2018

Paysage de Bretagne, les jeux du réel et du rêve




Michel Dugué vient de publier "Mais il y a la mer" aux éditions le Réalgar, dans la collection "l'Orpiment", dirigée par Lionel Bourg. Ce livre comprend quatre textes. Il est significatif que le premier s'intitule "La ballade des noms", comme si l'auteur voulait nous avertir d'emblée que le territoire qu'il va évoquer se situe aussi dans la langue, qu'il répond à la magie du Verbe. Beg Vilin, le Castel, l'île Loaven, l'île Rouzic, Crec'h Mélo, Roc'h Zémec, Beg Millon, ces noms de lieux "sonnent d'accents rauques" et entrent en résonance avec les paysages. Dugué nous invite à un voyage à la fois dans les mots et les lieux qu'ils désignent, en de longues promenades contemplatives autour de la "Pointe du Château". Il y a dans son écriture, classiquement belle, respectueuse de la syntaxe, un rythme qui apaise. L'endroit qu'il décrit a beau être tourmenté, avec ses rochers déchiquetés par le vent et les vagues rugissantes,  la prose de l'écrivain vient l'adoucir, agit comme un baume. Peut-être espère-t-il ainsi soigner quelque plaie secrète. En tous cas, il aspire à l'harmonie, cherche un accord avec le monde, et doucement, par petites touches, il fait entrer le paysage dans son écriture. Regarder s'écouler le temps dans le sablier du silence, patienter, prendre au vol les mutations de la lumière,  Michel Dugué, face aux aléas de la vie, est en quête d'une sérénité qu'il nous fait partager.

Extrait :
Pluie tiède. Discrète acclamation. Il a suffi d'un nuage. L'herbe répand de nouvelles odeurs. L'eau se soulage de quelques vapeurs. Mes yeux se blessent à cette soudaine mutation de la clarté. Une fauvette se démêle  du lierre qui a pour elle des prévenances d'amoureux. Un peu comme sur les vieilles photographies, le paysage s'est voilé. On pourrait  croire qu'il y a une absence ou qu'il n'est plus qu'un rêve de paysage. Il semble que nous soyons tombés dans un second degré de signification. Dissolution lente. Je sens se défaire en  moi de robustes pirogues. Le  cœur se hausserait-il dans la région des rapides pour y brûler  comme un feu de feuilles ? Le faîte des arbres  serait-il tenté de partir avec les oiseaux ? Ne serait-ce pas l'écho furtif de la poésie ?

Le deuxième texte, "Les anciens jours", évoque dans les parages le café où les habitués viennent oublier la dureté de leur vie quotidienne et trouvent refuge dans l'imaginaire. Comme  chez Jacques Josse, il y a cette tendresse pour les estropiés de la vie, qu'il exprime dans un style très différent :

Il y avait dans leurs yeux des étangs gris. Je sais qu'en certaines circonstances malaisées à définir, ils auraient aimé s'y noyer. Aussi n'était-il pas étrange que sous le regard ou le menton – car ils étaient voûtés, certains pliés – des breuvages de nature diverse se succèdent sur un tempo variable selon l'humeur du moment. Ces hommes qui connaissaient la mer lui tournaient le dos ostensiblement, là dans ce repaire placé sur la route de leur vie comme une bonne auberge assez impitoyable cependant pour les brûler et pas seulement les ailes..."

Le troisième texte, "Homère sur la touche" est autobiographique et le dernier est une évocation urbaine : "Rennes, carte postale".

                                                            Alain ROUSSEL

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Michel Dugué : Mais il y a la mer (éditions le Réalgar, 12€)



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