dimanche 20 août 2017

Lionel Bourg, les mots à vif

Il est toujours là, Lionel Bourg, avec sa révolte intacte, celle de sa vibrante jeunesse, insubordonnée comme il se doit aux abords d'un certain mois de mai de la fin des années soixante, avec sa colère contre toutes les formes d'hypocrisie, d'imposture, là, debout, à fulminer contre une société qui n'en finit pas de faire naufrage dans une mer de chloroforme, mais là aussi avec sa tendresse qui mouille le regard comme pour le rafraîchir, à crier son amour pour la poésie, pour la promenade à la Jean-Jacques Rousseau, pour toutes les "œuvres excessives" dans l'art ou dans la vie. Il sait de toute façon que "demain sera toujours trop tard", pour reprendre le titre d'un de ses derniers livres publié aux éditions "le Réalgar" qui ont eu la bonne idée de créer une collection de lettres ouvertes, forme qui lui convient parfaitement – tous les livres de Lionel Bourg sont d'ailleurs des lettres ouvertes en fenêtre sur la vie –; aussi ce qu'il a à dire il le dit maintenant, tant qu'il est temps encore, à grand renfort de "pelletées de verbes et d'adjectifs" avec sans doute le secret espoir d'enterrer le vieux monde, de l'étouffer sous un grand rire mélancolique qui n'oublie pas l'autodérision, signe de liberté. S'il invective ainsi le "peu de réalité", ce n'est pourtant pas de façon triviale, mais toujours dans une belle langue qu'il affûte avec arrogance pour mieux pourfendre. 
À la façon de Guy Debord avec "Panégyrique", c'est dans la "confession" que ce poète, en définitive pudique, nous émeut le plus : "Je suis d'un monde et d'un temps, d'une manière d'aborder autrui comme de fréquenter les choses qui ne subsistent qu'à peine ou, parmi les épaves, ne surnagent quasi plus. Nous ne possédions rien. N'avions de perspective que des après-midi trompées à dribbler des fantômes, des cieux mornes, encombrés de nuages grisâtres, des boues et des lacunes figées au crépuscule dans un firmament que griffaient les toitures des usines. L'été, je galopais sans crier gare par la campagne limitrophe, ne percevant au fond de mon désarroi qu'une vague rumeur, une plainte ou, subreptice, indécis, le battement d'un cœur. L'hiver, je contemplais le givre blanchir de ses fougères le carreau de la chambre..."

Avec "Watching the river flow sur les pas de Dylan", publié aux éditions "La passe du vent", Lionel Bourg évoque le célèbre chanteur poète, mais son livre n'est en rien une biographie. Dylan y apparaît plutôt comme un compagnon de route, intériorisé, de son adolescence, sans doute de toute sa vie, une sorte de voix complice qu'il porte parmi d'autres voix – Rousseau, Rimbaud, Breton, Proust... – dans sa pensée, autour de sa propre voix. Ce que nous livre Lionel Bourg dans ce livre ce sont des fragments d'autobiographie qui viennent, de façon non linéaire, exploser à la surface du présent et qui ont un tel pouvoir d'empathie que l'on se reconnaît intimement dans cette histoire personnelle, du moins pour la génération née dans les années d'après-guerre. Quand on fouille dans sa propre mémoire, c'est la même rivière que l'on regarde couler, avec cette même envie de fuir, de partir au fil de l'eau, par les fleuves et canaux, tout lâcher pour échapper à cette vie insipide, à défaut d'être misérable.Si Lionel Bourg n'a pas traduit les nombreux extraits des chansons de Dylan dont il irrigue son récit, c'est je crois pour une raison essentielle : elles sont inséparables d'une certaine tonalité de voix et d'une certaine musique de la langue. Tout le livre est par ailleurs ponctué d'extraits de nombreux poèmes ou proses poétiques, d'airs populaires, sans oublier les invectives du père et de la mère qui, reconnaissons-le, ne manquent pas de saveur et ont contribué, comme a contrario,  à forger un tempérament rebelle.
 Fragment :"Il me fallait déguerpir. Me délester des aciéries, des puits de mine et, en chasse d'une beauté qui m'était interdite, gagner le large ou caboter de port en port à la recherche de cet éden dont la virginité, c'était un drôle d'Adam, une drôle d’Ève chargée de bijoux égyptiens que Dylan hébergeait en ses verts pâturages, se refusait encore à moi, les fleurs, les baobabs ou les palmiers, les cèdres comme les palétuviers qui prospéraient au milieu de luxuriantes fougères, les glaces, les icebergs et les fjords, les landes, les bruyères empourprées et les ajoncs de son double septentrional ne rédimant ni la décrépitude ni la magnificence de plus en plus lépreuse d'une cité dont tout annonçait la faillite..."

                                           Alain Roussel



"Demain sera toujours trop tard" a été publié aux éditions "le Réalgar" (170 pages, 14 €).


"Watching the river flow sur les pas de Dylan" a été publié par les éditions "La passe du vent" (145 pages, 13 €).





 


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